L'école du Cirque de Palestine, pour exister autrement...

The Palestinian Circus School
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The Palestinian Circus School - © Tous droits réservés

Après 3 soirs aux Halles de Schaerbeek, l’école de Cirque de Palestine est en tournée en Belgique, et notamment à l’Eden de Charleroi le 18 décembre.

Initiative surprenante et fragile au cœur d’une région où survivre est déjà si difficile. Par les arts du spectacle, ces jeunes veulent  justement montrer qu’ils sont autre chose que des pions sur le grand échiquier du conflit. Et prendre part concrètement au changement.

Jessika Devlieghere, coopérante belge en Palestine est au cœur de ce  projet. Elle nous a accordé un entretien poignant :  

Vous portez ce projet depuis 6 ans. Une idée a priori tellement  incongrue vu les conditions de vie en Palestine...  

Jessika Devlieghere : Je vis depuis 8 ans à Ramallah. Je me suis rendu  compte que la Palestine a besoin de continuité, de projets qui  permettent aux personnes de s'exprimer et surtout d'évoluer. Ils veulent être acteurs, pas seulement récepteurs passifs. Ce que l'on  propose, c'est autre chose que de l'aide humanitaire. Ce n'est pas pour leur "faire penser à autre chose" parce que, de toute façon, la situation, on doit la subir ! Mais on prend notre vie en main, on reste fort et on continue à croire en nos propres capacités !  

Pourquoi avoir choisi le cirque comme moyen d'expression ?  

Jessika Devlieghere : Je suis partie au Liban pendant quatre ans avec des circassiens, des acteurs, des photographes qui travaillaient avec des enfants dans des camps de réfugiés. J'ai voulu continuer cette expérience en m'inspirant des initiatives de cirque social dont  j'avais entendu parler, au Brésil et ailleurs, qui avaient chaque fois prouvé une grande capacité de mobilisation avec des populations très défavorisées. Le cirque a quelque chose de très fort et attractif. Il est très accessible à tout le monde, sans pré requis. Les personnes qui ont très peu accès à la culture et à la connaissance y trouvent facilement une accroche.  

En plus, le cirque a une dimension très pédagogique. C'est apprendre à faire confiance. Les valeurs sont l'équipe, la complémentarité, le respect. Chacun a besoin des compétences de l'autre pour construire un spectacle. Prendre conscience de leur propres capacités c'est essentiel en Palestine parce ce que leur avenir à tout niveau est bloqué à un point que nous ne pouvons absolument pas imaginer. Le spectacle parle de la patience que le peuple doit avoir depuis leur naissance et ils se demandent jusque quand. Il y a beaucoup de choses qu'ils voudraient changer et sur lesquelles ils n'ont aucune prise.  Ils ont juste l'espoir...  

N'ayant jamais les pieds en Palestine, on a du mal à imaginer à quel  point il est compliqué pour eux de venir en Europe...  

Jessika Devlieghere : En effet,  le territoire est atomisé en  plusieurs portions. Ceux qui vivent à Jérusalem Est peuvent partir par Tel Aviv mais ceux qui viennent de Cisjordanie ne peuvent pas et doivent donc transiter par Amman en Jordanie ce qui leur fait plus de 30h de voyage jusqu'en Belgique. Les palestiniens ont été divisés  entre eux. Le pouvoir israélien a voulu couper et morceler de ce fait les droits du peuple. Sans oublier que Gaza est hermétiquement fermé !  Nous n'avons aucun accès a Gaza. Nous ne pouvons pas travailler avec ceux qui y (sur)vivent et personne ne peut malheureusement en sortir.  De nombreuses familles sont donc divisées.  

Depuis les débuts en 2006, les choses ont pourtant bien évolué. Sur quels piliers vous appuyez-vous pour faire grandir ce projet ?  

Jessika Devlieghere : On a commencé avec dix jeunes palestiniens qui  ont ensuite pris le relais pour commencer à donner des cours à des enfants, faire des spectacles partout dans le pays, à Hebron, à Jenine, à Ramallah et plus récemment au camp de réfugiés Al-Fara. Dans tous ces endroits, on a des enfants qui deviennent à leur tour professeur.  On essaie de structurer les formations sur place, en étant aidés par des circassiens qui viennent de l'extérieur. Et nous envoyons des  jeunes pour des formations à l'étranger. En Italie ou au Canada par  exemple. Peu à peu, on structure les choses. Grâce à des soutiens structurels (ONG, Coopération belge etc.) mais aussi beaucoup d'aides ponctuelles et volontaires, des initiatives privées... La tournée est portée par Présence Action Culturelle, partenaire depuis nos débuts.  

En plus du spectacle de cirque, il y a un documentaire et une expo photos...  

Jessika Devlieghere : D'une part, No télé, la Télé locale de Mons  Borinage, a monté un documentaire de dix minutes qui parle de notre  vie et qui est projeté avant chaque spectacle. Il permet de bien remettre les performances scéniques dans leur contexte. Ce sont des  amateurs qui apprennent et progressent mais dans des conditions très  difficiles. D'autre part, il y a une expo photo de Milan Szypura,  ancien homme de cirque qui a fait un reportage sur une rencontre entre nos jeunes palestiniens et l'école de cirque du Lido à Toulouse. Ces  belles photos nous accompagnent pendant toute la tournée.  

Comment arrivez-vous à gérer le découragement au quotidien, surtout depuis les derniers événements dramatiques dans la région ?  

Jessika Devlieghere : Il y a beaucoup de niveaux de découragement, il faut parfois se focaliser uniquement sur ce que l'on fait et se  persuader qu'on contribue à un changement par notre action. Sinon, on devient fou ! Dans les faits, on apprend à vivre avec tous ces  découragements et l’enjeu, c'est de ne jamais plier, de ne jamais se laisser décourager. Même si ils veulent nous faire sentir qu'on est  faible et dominé. Ne jamais lâcher parce c'est ce qu'ils cherchent. On doit toujours retrouver de la force et continuer avec ce que l'on a comme espoirs et comme projets...  

Recevez-vous des soutiens et des encouragements du coté israéliens ?  

Jessika Devlieghere : Il y a en Israël et ailleurs des personnes qui sont très admiratives  de ce que l'on fait. Ce sont des israéliens progressistes, amis de la Palestine. Il y en a pas mal même si leur voix ne porte pas assez.  Pour nous, toute solidarité internationale est importante, qu'elle vienne d'Israël ou d'ailleurs. L'important, c'est de soutenir notre démarche d'émancipation par les arts du cirque. De donner une voix aux palestiniens. De reconnaître leur existence légitime et leurs droits.  Pas simplement parce que c'est inhabituel de voir des palestiniens faire du cirque ! Ce message est important à faire passer à tous ceux  qui nous soutiennent, et particulièrement en Israël.  

Entretien : François Colinet  

Ils seront le dimanche 16 décembre à Durbuy (Centre culturel), le mardi 18 décembre à Charleroi (Eden) et le vendredi 21 décembre à Namur (Le manège).

The Palestinian Circus School "Kol Saber !"

Ce titre évoque toute la patience dont le peuple palestinien doit continuellement faire preuve. Les cinq artistes qui arpentent la scène nous proposent des bribes de leur quotidien en jonglant, en dansant, en se battant et en se montrant agiles, toujours dans la métaphore et la suggestion. C’est bien du cirque mais du cirque sans nos références.. Et du cirque avec des tous petits moyens, forcément. Le spectacle est inégal mais recèle quelques belles performances, sur fil ou à la barre, notamment. Brut, imparfait et sans artifices mais avec un vrai supplément d’âme ! FC

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