L.E.A.R, d'après Shakespeare (Laubin, Depryck): père, pouvoir, parodie.

L.E.A.R d'après Shakespeare
L.E.A.R d'après Shakespeare - © Alice Piemme

Un Lear à deux entrées. Le pouvoir, l’héritage, la transmission, la tradition, Shakespeare, quoi. Et puis un jeu de mots : L.E.A.R ou « L’Espoir Aura Raison », une impro sur la vie des acteurs. Passé /présent, tragique/ comique entremêlés. Jeu dangereux, réussite globale.

 

 

Critique : ***

Autant l’avouer : voir 4 Lear en un an ça use et côté critique " ça craint "… l’overdose. A Paris, il y a un an, on avait vu l’adaptation des She She Pop, ces merveilleuses Allemandes qui, dans Heritage , avaient planté leur " vrai " père sur scène pour une fausse " téléréalité " hilarante. Puis vint Jean Marie Piemme et son King Lear2.0 : il imagine la fille du bouffon du Roi, un angle intéressant mais une interprétation trop premier degré de la soliste. Pas envie de revenir sur " L’amour, la guerre " de Selma Alaoui, vu cet automne (voir critique sur ce blog).

Alors ce L.E.A.R " coupé en tranches " par nos fins charcutiers Antoine Laubin et Thomas Depryck ? Plutôt savoureux, dans l’ensemble, à condition qu’on ne soit pas allergique au " charcutage ", et qu’on savoure les bons moments en laissant filer certaines chutes de tension, dans la deuxième partie surtout. Les deux premiers actes de King Lear d’après Shakespeare sont alternativement joués ou racontés par les cinq interprètes qui " respectent ", dans ses grandes lignes, les données de base en y ajoutant un prologue de Houellebecq et une chute de Lautréamont. Et quelques solides anachronismes pour rejoindre notre époque. Lear, (qui déshérite sa fille Cordélia et est trahi par ses gendres félons), c’est Philippe Grand Henry, le seul à " incarner ", avec quelle sombre prestance, " à l’ancienne ", Lear et sa folie de Roi/Père…sans pouvoir. Le tragique est " laminé " par l’intrigue secondaire, autour de Gloucester, son fils légitime et son bâtard, traité sur le mode bouffon. Le récit shakespearien s’achève sur la fameuse tempête et le début de l’errance du Lear. Pas de sang versé, pas de mélo, rien que des rapports de force sur une rhétorique passée à la moulinette. Le décor, efficace, conçu par Stéphane Arcas donne le " la "visuel : un énorme canapé sur lequel sautillent des acteurs " nains ". Pendant la tempête, dans le noir, le grand canapé sera déconstruit en plusieurs fauteuils : clair symbole de déstructuration de la pièce en petites histoires individuelles où les acteurs se penchent officiellement sur leur " histoire " familiale et leur vision des rapports parents enfants. En une " écriture de plateau " aux fortunes diverses, certains passages réussis, d’autres un peu laborieux. Danger : à force de renoncer à l’histoire pour l’anecdote, la parodie perd un peu de sa force et les acteurs se rapprochent de certaines émissions de psy-thérapie répétitives. Alors : reflet d’époque ?

Ce qui frappe, en tous cas, et finit par emporter notre adhésion : l’esprit d’équipe des six acteurs bien dirigés par Antoine Laubin, (autour de P. Grand Henry, Marie Lecomte, Julien Jaillot, Vincent Sornaga , Christophe Lambert et Pierre Verplancken). Ils défendent avec conviction et humour un texte du duo Laubin/Depryck utilisant le vieux Lear pour décortiquer le rapport au père et au pouvoir, qu’ils pratiquent, avec constance et humour depuis leur première pièce : Les langues paternelles.

L.E.A.R, d’après Shakespeare, A. Laubin et T. Depryck,

Au Varia jusqu’au 16 novembre. Puis à Manège.Mons, du 20 au 24 novembre. Et au Théâtre de Liège, du 26 au 30 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)