Kathrine Switzer : courir ou renoncer

Aujourd’hui, la Belgique a la chance de compter, parmi ses champions de marathon, des noms féminins comme ceux de Nina Lauwaert ou encore Marleen Renders. Pourtant, il y a encore 50 ans, le marathon était une compétition strictement réservée aux hommes, les femmes, elles, devaient se contenter des 800 mètres.

Un matin brumeux d’avril 1967, à Boston, une jeune fille de 20 ans s’échauffe sur la ligne de départ, aux côtés de 740 hommes participants. Le dossard 261 sur la poitrine, elle est la seule femme s’apprêtant à courir les 42,195 kilomètres. L’effort physique ne sera pas, on s’en doute, le seul obstacle à sa course.

Quand elle s'inscrit le 19 avril 1967 au marathon de Boston, Kathrine Switzer ignore encore qu'elle engage une lutte en faveur des femmes dans les courses sportives.

Parmi ces personnalités qui font l'histoire sans y laisser leur nom aujourd'hui, découvrez cette fois Kathrine Switzer, la première femme à avoir couru officiellement un marathon. 

Aujourd'hui, elle nous raconte.

(Ceci est un récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Kathrine Switzer)

À vrai dire, je n’étais pas la toute première femme à courir entièrement le marathon de Boston. Un an plus tôt, en 1966, Roberta Louise Gibb, surnommée Bobbi Gibb, avait parcouru la même distance en 3 heures 21 minutes 25 secondes. La différence, c’est que Bobbi, elle, s’était cachée dans les buissons avant qu’on ne siffle le top départ.

Contrer les préjugés à tout prix

Bobbi Gibb devient une inspiration, moi qui, à cette époque, m’entraîne déjà dans une équipe exclusivement masculine de l’Université de Syracuse (New York) mais à qui on refuse toute compétition. Lorsque je prends enfin mon courage à deux mains pour approcher mon entraîneur, Arnie Briggs, celui-ci me répond qu' "une femme trop sportive risque de se retrouver avec de grosses jambes, la poitrine velue et l’utérus qui descend".

Je décide de ne pas en rester là : légalement, rien ne peut me refuser cette course, à l’exception du nouveau règlement de l’Amateur Athletic Union (AAU) qui, depuis 1961, interdit aux femmes les courses sur route. Dans les faits, on peut souvent courir, mais nos résultats ne sont pas comptabilisés, sous peine de sanctions pour les organisateurs.

Pour contrer préjugés largement partagés par la gent masculine – comme quoi les femmes auraient moins d’endurance que les hommes – je promets à Arnie de m’entraîner dur cet hiver. Pour le convaincre de mon endurance, je décide même d’allonger la course de 5 miles de plus que la distance demandée.

« Je veux finir à genoux s’il le faut, sinon personne ne me prendra au sérieux »

Ce matin-là, Arnie et Tom Miller, mon compagnon de l’époque, m’accompagnent sur la ligne de départ. Pour n’éveiller aucun soupçon au préalable sur la présence d’une femme parmi les participants, je m’annonce comme 'K. Switzer' sur la liste.

"De loin, je me noyais dans la masse. Tout le monde courait partout. C’était complètement désorganisé. Et nous voilà partis… Les premiers kilomètres sont vraiment sympas. On rigole, les gens passent à côté de nous en nous motivant, mais après trois kilomètres environ, le bus de presse arrive derrière nous… Les journalistes me voient avec mes cheveux et mes amis. Ils deviennent super excités parce qu’il y a une femme qui court le marathon avec un dossard.

[…] Il y a un autre bus derrière avec des membres de l’organisation. Le directeur de la course saute du bus et j’entends le bruit des semelles en cuir. Je me retourne au moment où il m’attrape. Il a le visage le plus féroce que j’ai jamais vu et me crie 'Dégage de ma course !' Mon coach intervient mais il le gifle et m’attrape par le sweat. J’essaie de m’enfuir et il tire sur mon dossard. Mon petit ami lui donne un grand coup pour le dégager. Après l’attaque, je comprends qu’il faut que je termine cette course, sinon on va dire que les femmes ne peuvent pas le faire. "

Kathrine Switzer

Après 4h20 d’effort, loin de mon record personnel de 2 heures 51 minutes 75 secondes, je franchis la ligne d’arrivée. Parce que ma victoire personnelle risquait de prendre une ampleur peu souhaitable, je suis aussitôt radiée de la Fédération américaine d’athlétisme.

Du challenge sportif à la course à l’émancipation des femmes

Une longue carrière s’est finalement imposée pour la marathonienne, qui remporte entre-autres le marathon de New-York en 1974 et occupe la seconde place au marathon de Boston en 1975, 8 ans après les faits.

Ayant à cœur son combat pour l’intégration des femmes dans les compétitions sportives, Kathrine Switzer n’organisera pas moins de 400 courses féminines dans 27 pays différents.

 

Ce n’est sans nul doute un hasard si, une cinquantaine d’années plus tard, en 2016, 46% des participants au marathon de Boston sont des femmes.