Joseph Anténor Firmin, seul contre tous pour défendre la 'race' humaine

Ces derniers mois ont vu resurgir l’indignation du monde face à la persistance du racisme dans nos sociétés. Si, aujourd’hui, l’antiracisme est largement partagé, la ségrégation faisait encore loi deux siècles plus tôt. Pourtant, à cette époque, un intellectuel haïtien a décidé de marcher à contresens…

Parmi ces personnalités qui ont "fait" l’Histoire sans forcément y inscrire leur nom aujourd’hui, découvrez cette fois Joseph Anténor Firmin, l’ethnologue qui plaidait pour l’égalité des races humaines à l’heure où l’on tentait justement de les hiérarchiser.

Aujourd’hui, il nous raconte.

(Ceci est un récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Joseph Anténor Firmin)

L’Europe en pleine 'course aux colonies'

À l’heure où les grandes puissances étaient projetées dans une course à la colonisation, l’essentiel pour elles était de justifier "scientifiquement" la mainmise européenne sur les colonies.

Dans cette seconde moitié du XIXe siècle, la craniologie et la classification s’imposent pour démontrer la supériorité de la prétendue race blanche sur les autres dites 'inférieures'. C’est alors que, seul contre la majorité de mes condisciples, je décidai de faire preuve d’honnêteté scientifique : le genre humain ne serait-il pas, en réalité, unique, et l’inégalité des races, inexistante ? Le tout n’était pas de le dire mais, pouvaient-ils l’entendre ?

Né au Cap Haïtien en 1850, j’étais un élève assidu. Enseignant à 17 ans seulement, la politique a rapidement suscité mon intérêt et m’a poussé à fonder Le Messager du Nord, un journal dans lequel, déjà, était évoquée "la question de couleur".

Après ma tentative manquée pour le poste de député, j’intègre la Société d’anthropologie de Paris, soutenu par le journaliste, historien et diplomate Louis-Joseph Janvier.

Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis ces intellectuels, supposés n’être mus que par l’objectivité scientifique et non la spéculation, en train de retourner ces crânes dans tous les sens possibles et imaginables. L’objectif ? Expliquer la supériorité raciale par la taille de la boîte crânienne, notamment.

Là d’où je venais, les anciens esclaves étaient devenus citoyens au même titre que les autres. Dans ce contexte, mon point de vue ne pouvait se ranger du côté de mes contemporains.

Réponse à Gobineau et son 'Essai sur l’inégalité des races humaines'

Si mon existence a (très modestement) traversé les décennies, c’est pour mon ouvrage – "De l’égalité des races humaines", publié en 1885 – réfutant catégoriquement l’infériorité native de la race noire.

Une petite remise en contexte s’impose. Entre 1853 et 1855, l’écrivain et politique français, Arthur de Gobineau, publiait son 'Essai sur l’inégalité des races humaines', véritable apologie de la hiérarchisation raciale, plus tard récupérée dans l’idéologie nazie. Dans son ouvrage, Gobineau émet l’hypothèse selon laquelle l’espèce humaine était unique à l’origine, avant d’être divisée en races distinctes (noire, jaune et blanche).

Mêlant humour et anthropologie positive, en excluant toute prétention et agressivité, je décidai de réagir en usant de ma culture encyclopédique. En 1885 alors que, la même année, à Berlin, les puissances européennes se partageaient le reste du monde, "De l’égalité des races humaines" est publié.

662 pages réduisaient ainsi le soi-disant discours scientifique de l’inégalité à un ensemble de superstitions, 662 pages pour initier à l’éthique du vivre ensemble et ainsi démanteler la haine qui divise.

Héritages

Mauvais timing pour l’avant-gardiste qu’il était, le travail de Firmin passe inaperçu aux yeux de sa génération. Peu d’espoir face à ses intellectuels contemporains ayant fait le jeu du pouvoir politique pour justifier le colonialisme. Des leçons venant d’un Noir, en plus, étaient irrecevables.

L’histoire nous apprend que, avant de s’éteindre en 1911, Joseph Anténor Firmin a longtemps continué à s’engager pour son pays, notamment en s’opposant à l’interventionnisme armé des Etats-Unis à Haïti.

Il est – reste – malgré tout, un précurseur de l’anticolonialisme et du vivre-ensemble.