Jeremiah : 34. Jungle City

Jeremiah
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Jeremiah - © Dupuis

Du réalisme cru, des couleurs essentielles au récit, un scénario construit au cordeau, des personnages ambigus, des décors extrêmement travaillés : ce trente-quatrième opus de la série Jeremiah est un des plus étonnants, un des meilleurs aussi !

Dans Jungle City, ville perdue dans un monde en déliquescence, toutes les sources d’eau potable appartiennent à un seul homme. Un homme qui ne rêve que d’une chose, tout contrôler, posséder tous les pouvoirs sur la cité. Mais certains habitants résistent. Et c’est alors qu’arrivent Jeremiah et Kurdy.

Croire qu'Hermann, ce vieux routier de la bande dessinée, se complaît dans une routine tranquille, ce serait se tromper totalement ! Il est et reste un novateur, un artiste toujours à la recherche de nouvelles voies à explorer, tant graphiquement que littérairement. Et même s’il nous livre aujourd’hui le numéro 34 d’une série à succès, il y fait tout sauf ronronner, il nous surprend, encore, en se surprenant lui-même sans doute.

Nous sommes toujours dans cet univers post-apocalyptique dans lequel les règles sociales se sont estompées au profit des seuls pouvoirs de la force et/ou de l’argent. Jeremiah et Kurdy, bien évidemment, y continuent leurs errances, de ville en ville, de rencontres en rencontres.

Mais dans ce " Jungle City ", les rôles, étonnamment, changent. Kurdy, l’habituelle tête brûlée, moteur actif des péripéties, devient ici plus un témoin qu’un acteur. Et Jeremiah, élément modérateur de ce couple improbable, se révèle progressivement, au fil des pages, capable de haine, de violence gratuite, de presque folie…

Et s’il s’avère que le mal est rarement complètement battu dans tous les albums précédents de Jeremiah, ici, la fin nous dessine l’ombre d’une défaite des héros de l’album, de ceux qui se sont battus pour une forme de justice.

Hermann, dans ce livre, continue de nous enfoncer dans une société qui ressemble à la nôtre et qui, inexorablement, se dirige vers le néant.

Ce qui est toujours remarquable dans les livres d’Hermann, c’est le soin qu’il apporte aussi aux personnages secondaires. Et dans Jungle City, c’est encore le cas, ce l’est même plus. On a l’impression qu’Hermann a voulu souligner la violence d’une société en la mettant en opposition avec une espèce de compassion de certains de ses personnages, une compassion qui, finalement, ne peut, elle aussi, que déboucher sur l’horreur.

Hermann a également depuis très longtemps utilisé la couleur comme un véritable moteur narratif de ses albums. Ici, c’est encore plus envoûtant. De la lumière à la grisaille, du sang rouge vif à la féminité dévoilée, chaque planche crée un domaine où l’imagination d’Hermann peut, à sa guise, se balader.

On pensait tout savoir de Jeremiah et de Kurdy.

Hermann nous rappelle, dans ce volume, qu’il est de ceux qui cherchent à évoluer, à étonner, qu’il est surtout de ceux qui, avec talent, réussissent à le faire. Et ce " Jungle City " est la promesse de prochains " Jeremiah " qui révéleront encore plus les failles de ce héros hors normes.

 

Jacques Schraûwen

Jeremiah : 34. Jungle City (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis)