Hugo Pratt, Corto Maltese, Pellejero : un album réussi et une superbe exposition au Musée Hergé !

Exposition Hugo Pratt
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Exposition Hugo Pratt - © éditions moulinsart

Faire renaître un personnage aussi mythique que Corto Maltese, cela tenait du pari un peu insensé, il faut ben l’avouer. Mais Casterman a gagné ce pari, en offrant cet anti-héros somptueux à deux auteurs de talent, Canales et Pellejero. Et c’est une renaissance incontestablement réussie, accompagnée d’une exposition à ne vraiment pas rater !

Rencontres et passages au Musée Hergé, à Louvain La Neuve, jusqu’au 6 janvier

C’est dans les pages de " Pif Gadget " que, adolescent, j’ai découvert les premières histoires d’Hugo Pratt, ses premiers récits consacrés à Corto Maltese. Et ce personnage en noir et blanc, ce dessin épuré à l’extrême, ces récits faits aussi et surtout de silence, tout cela, immédiatement, m’a séduit, et j’ai découpé ces pages, ces petites histoires, pour les relier moi-même. Des reliures d’amateur, que je possède toujours, d’ailleurs !...

Mais Hugo Pratt, je l’ai vite compris, je l’ai vite découvert, c’était aussi bien plus que Corto Maltese. C’était l’aventure, c’était la culture, c’était l’intelligence, c’était la tolérance, c’était un pesonnage au moins aussi attachant que deux de ses albums.

C’était un aritste, puisant la puissance de ses inspirations au gré de ses voyages, au hasard de ses errances, au feu de ses rencontres.

Et ce sont ces rencontres qui sont au centre de cette exposition, rencontres humaines, rencontres de créateurs, rencontres de lieux. C’est à la découverte intime d’Hugo Pratt, en quelque sorte, que nous sommes invités. Et les cimaises du musée Hergé, autre grand créateur du neuvième art, s’adaptent parfaitement, totalement, à cette présence graphique, humaniste aussi et surtout.

Somptueuse exposition que celle-ci, qui ne se contente pas de multiplier sur les murs planches originales et dessins, mais qui réussit surtout à construire un voyage dans une existence hors du commun, une existence qui a débouché sur ce qu’on peut appeler une révolution dans l’univers de la bande dessinée, révolution au niveau de la narration graphique.

 

Une exposition au Musée Hergé jusqu’au 6 janvier.

Sous le soleil de minuit

L’histoire de cet album se déroule en 1915. Corto Maltese part dans le grand nord pour retrouver l’amour de jeunesse d’un Jack London en fin de vie. Et bien entendu, cette recherche va déboucher sur des rencontres, des retrouvailles, des castagnes, des rêveries, de la magie, de la poésie, de l’Aventure, avec un A majuscule.

On pouvait s’attendre, pour cette renaissance de Corto Maltese, vingt ans après la mort de son créateur, à une simple opération de marketing, bien entendu, à une volonté mercantile, rien de plus. Mais en confiant à Canales et Pellejero la tâche de reprendre cet anti-héros, Casterman a d’emblée choisi la voie de la qualité, celle du scénariste de Blacksad unie à celle d’un dessinateur qui, depuis toujours, aime étonner, varier les approches graphiques des différents sujets qu’il a abordés.

L’autre peur qu’on pouvait avoir à l’annonce de cette " reprise ", c’était que ces auteurs, aussi talentueux soient-ils, se contentent d’une espèce de "copier-coller". Et il n’en est rien, fort heureusement ! Bien sûr, Le dessin de Pratt est présent, il inspire celui de Pellejero. Mais le noir et blanc est utilisé plus discrètement, et la couleur, un peu pâle, un peu délavée, très "années 60", lui donne malgré tout un relief évident. Et le bonheur de Pellejero à dessiner les paysages enneigés et les ombres humaines qui tentent d’y survivre, ce plaisir est lui aussi d’une totale évidence.

Quant au scénario, animé à souhait, il se nourrit, bien évidemment, de toute l’istoire de Corto Maltese, de tout son passé, de tous les protagonistes qu’il a croisés, à commencer par l’ineffable Raspoutine. Et là où Pratt laissait le silence s’installer, et laisser la place à des envolées graphiquement lyriques, Canales a choisi une autre voie. Une voie qui peut, je le comprends, surprendre les puristes et leur déplaire : la voie des mots, des textes, de la " littérature ". Cet album donne le ton immédiatement, d’ailleurs, il indique tout de go son parti-pris, puisque c’est une longue citation de Jack London qui en fait l’ouverture. Mais, à l’instar de Pratt, sa manière d’inscrire Corto et ses aventures dans une époque historique précise, est elle aussi un hommage à la construction que Pratt imposait à ses livres.

Peut-être y a-t-il trop de mots… Mais c’est aussi à la manière pour les deux auteurs, parfaitement complices dans cette nouuvelle aventure d’un mythique aventurier, de prendre quelque peu leurs distances avec leur génial aîné.

Et le résultat, c’est un livre qui ne se contente pas de redessiner Corto Maltese, mais qui le continue, en quelque sorte, tout en faisant preuve d’une originalité certaine. Il y a du Pratt, certes, dans ce soleil de minuit… Mais Corto Maltese, tout compte fait, aurait pu ici s’appeler autrement. Et l’important, finalement, n’est-il pas de prendre plaisir à la lecture d’un album inattendu, qui réussit, en outre, à vous donner l’envie de relire tout Pratt !

Comme le dit Didier Platteau, ami de Pratt, il y a dans cet album une filiation bien plus qu’une imitation.

Et vous pourrez découvrir les originaux de ce "soleil de minuit" également au Musée Hergé, en continuation, là aussi, de ce que fut le génie de Pratt.

Une exposition à ne rater sous aucun prétexte, et un album qui ne peut qu’avoir sa place dans toutes les bibliothèques des bédéphiles !

 

Jacques Schraûwen

Sous Le Soleil de Minuit (dessin : Ruben Pellejero – scénario : Juan Diaz Canales – éditeur : Casterman)

Exposition au Musée Hergé jusqu’au 6 janvier