Girls in Hawaii de retour en festivals, Antoine se confie avant les Francofolies...

Girls in Hawaii
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Girls in Hawaii - © photo Olivier Donnet

Ils ont marqué l'année musicale avec "Everest" un album splendide, symbole d'une métamorphose réussie qui les emmène sur les routes des festivals d'été avant une tournée acoustique, très attendue à l'automne.

Ce rendez-vous était une promesse, avant même la sortie officielle de leur troisième album qui allait repointer sur eux la chaleur des projecteurs. On suit, en effet, la trajectoire des Girls in Hawaii, depuis les prémices et la sortie du "Winter EP" il y a plus de 10 ans. Depuis l'époque où ils rêvaient naïvement de "remplir une salle du Bota !".

 

Les vicissitudes de la vie ont, entre temps, façonné une destinée imprévisible. Un succès rapide, deux albums acclamés, puis le drame de la disparition de Denis, le batteur, le frère. Et enfin, après le deuil et de multiples remises en question, le remodelage en forme de métamorphose salvatrice pour un projet entre potes en train d'écrire un exaltant nouveau chapitre.

 

Dix mois après le tsunami médiatique, Antoine Wielemans a pris le temps de se poser longuement avec nous pour évoquer ce retour réussi, l'excitation de cette nouvelle étape mais aussi le deuil nécessaire d'un frère qui manquera indéfiniment mais qui ne l'empêche plus d'avancer. Un moment simple et rare !

 

En septembre dernier, la sortie de votre troisième album a créé un engouement médiatique impressionnant. Vous y étiez-vous préparé ?

 

Antoine Wielemans : On savait qu'on était attendus et que ce qu'on avait vécu allait susciter la curiosité. La renaissance après la perte, le deuil, c'est une histoire universelle, une épreuve que chacun redoute parce qu'il sait qu'il va devoir y être confronté un jour dans sa vie. Les gens se demandaient ce qu'on arriverait à faire de cette terrible épreuve. L'art offre cette possibilité de transformer tout ce que tu vis en créativité et d'en faire ta principale source d'inspiration. Si c'était arrivé à quelqu'un d'autre, cela m'aurait fasciné de voir comment l'artiste arrive à transformer l'épreuve en création.

 

Tout en comprenant très bien les raisons de cet intérêt, c'était parfois difficile de répondre tant de fois aux même questions. Il y avait une gêne des deux côtés. Les journalistes n'osaient pas trop parler du décès de Denis, et en même temps, en avaient très envie, évidemment. On a un peu tourné autour du pot. Les dix premières fois ont été horribles, et puis on a décidé de prendre les devants, de mettre les gens à l'aise là-dessus et tout s'est bien passé.

 

Il y a juste un autre moment horrible et très étrange qui me revient. Lorsque tu te rends compte que tu récites tes réponses tellement tu en as pris l'habitude et que tu parles de quelque chose d'aussi profond et de si grave sans même y réfléchir. Un jour, notre manager a visionné les rushs d'une interview filmée de 45 minutes qu'on avait faite et il me dit : "désolé de te dire ça, mais j'ai l'impression que quand tu parles de ton frère, cela ne te touche plus !". Pour en parler avec un journaliste, tu apprends à en parler de façon complètement détachée. Parce que tu ne peux pas être affecté 80 fois de suite de la même manière !

 

 

A l'écoute d' "Everest", on y retrouve beaucoup de synthés et de sons plus électroniques. Était-ce prémédité ?

 

Antoine Wielemans : C'est un peu voulu parce que je me souviens qu'à la fin de l'album "Plan Your Escape" quand on parlait d’ "Everest", on avait envie de quelque chose de plus aérien, de plus céleste.

 

Et, dans notre tête, cela signifiait l'altitude, le vent, donc des sons de synthés, des claviers, des nappes. On avait vraiment cette envie d'arrêter de toujours composer sur nos guitare, et de produire avec des sons d'orgues, claviers vintage, etc. Et puis, ça a aussi été très orienté comme ça parce que François Gustin, qui est arrivée dans le groupe quand on a recommencé à jouer au début, a cette culture-là et a tout le matos. Il a un côté un peu nerd toujours en train d'acheter un vieux synthé, d'en vendre un autre, de démonter un truc etc. Il nous a apporté ce côté-là et le dialogue a tout de suite été génial avec lui.

 

 

Vous avez également un nouveau batteur qui, forcément, est différent de Denis...

 

Antoine Wielemans : Oui, ce n'était pas évident de trouver la bonne personne. On a enregistré le disque avec Andy Reinhard puis Boris Gronemberger nous a rejoint.

 

Au début, quand il manque un guitariste ou un claviériste, ce n'est pas très grave. On peut quand même faire beaucoup de choses. Par contre, quand il manque un batteur dans un groupe c'est très compliqué, il apporte vraiment l'équilibre, le tempo. Daniel a été un peu à la batterie mais c'était vraiment hyper dur quand on a recommencé à jouer. On a tellement été habitué, pendant des années, a jouer avec Denis. Donc assez vite, Daniel nous a proposé Andy, un pote à lui qui était super fan du groupe qui avait vraiment une belle énergie dans le projet , qui a bossé avec nous pendant un an et demi.

 

Mais moi, très vite, je n'ai vraiment pas senti son jeu parce qu'on était habitué à un truc incroyable avec Denis et que le remplacer, c'était déjà quelque chose de difficile, donc il fallait vraiment le remplacer par un batteur aussi incroyable que lui, au moins ! Que je me dise pas tout le temps, tous les jours que Denis était mieux. Ça peut être différent, ça peut être autre chose mais j'ai pas envie de comparer, donc j'avais vraiment envie de quelqu'un d'hyper talentueux et d'un style qui me plaisait.

 

Et Andy en fait, il était hyper cool, un très bon batteur, mais pas du tout dans ce qu'on cherchait exactement chez un batteur. Avec Boris, on a trouvé ! Dès qu'on le voyait jouer de la batterie, je me souviens de l'avoir vu plusieurs fois avec Denis, on ne se sentait plus, on aimait vraiment son jeu. Je trouve qu'il a des liens avec Denis, dans la façon énergique de jouer, très ancrée à sa batterie.

 

Il a fallu du temps pour remettre le projet de groupe en route...

 

Antoine Wielemans : Au début, on avait l'impression d'être un groupe de reprises des Girls, il n'y avait plus de batteur, il n'y avait plus le son de Denis, l'envie était à moitié là, on avait l'impression d'avoir du matos tout vieux, tout cassé, plus personne n'avait vraiment d'énergie à mettre dedans. Donc, ça ressemblait vraiment à rien en fait. On était tout rouillé. Je pense qu'on a un peu essayé au départ de jouer en groupe, mais ça n'a pas duré très longtemps. Et moi, j'ai vraiment compris, que ce n''était vraiment pas sûr que ça remarche un jour.

 

Il était trop tôt ?

 

Antoine Wielemans : Trop tôt en groupe en tout cas, parce que le groupe a toujours marché sur Lio et moi au départ. On apporte vraiment un élan, une direction, il y a vraiment un contenu, sur lequel le groupe se greffe, pour avoir une orientation un peu claire et être efficace. Et à ce moment-là , on a recommencé à jouer parce qu'on se voyait plus et qu'on avait envie de se revoir un peu, mais en fait, on n'a pas cette culture dans le groupe, de la jam en répèt'. Il fallait donc que Lio et moi, on trouve un moyen d'écrire des morceaux, d'amener un contenu. Du coup, je me suis dit que j'allais me mettre dans mon coin et essayer de retravailler. Cette période a duré un an, un an et demi.

 

En dehors de ta relation de frère, avec le recul, comment parlerais-tu du rôle que jouait Denis dans le groupe ?

 

 

Antoine Wielemans : Denis était un terrible moteur. Une personnalité clé dans le groupe qui a terriblement manqué au début en fait. Par son caractère assez optimiste et dynamique évidemment mais aussi parce que sur "Plan Your Escape", Denis nous avait énormément aidé, Lio et moi, avec son regard plus extérieur. Parce qu’on était tout perdus, tous les deux, en train d’essayer de digérer le succès du premier album un peu inattendu et qui nous avait pas mal déstabilisé. Surtout, essayer de concrétiser le truc la deuxième fois, c’est hyper difficile à faire.

 

La difficulté d'un deuxième après le succès du premier n'est donc pas une légende...

 

Antoine Wielemans : Avoir confiance sur ton deuxième l'album c’était l’horreur, tu donnes une importance beaucoup trop grande aux choses en fait, à chaque petit détail, plutôt que de prendre ta guitare et d'accepter de faire de la musique pour te marrer, et tu verras bien ce que ça donne. Parce qu'il y a une attente des gens, une pression extérieure mais surtout une attente personnelle en fait.

 

Je me souviens qu'il nous avait dit : "Je suis sûr que vous avez des bouts d'idées qui sont bien. Vous n'avancez pas depuis un an, mais je suis sûr que vous prenez trop la tête. Moi j'ai un peu de fraîcheur, je veux bien vous aider". Et je sais que le premier truc très concret qu'il a fait, c'est de nous proposer de louer un gîte dans les Ardennes, pour s’aérer la tête et bosser dans un autre environnement. Coincés là pour 15 jours, les deux premiers jours, il ne s'est rien passé, le troisième jour ça devenait insupportable, et le quatrième jour on a dit : "aujourd'hui on fait un morceau ou on pète les plombs". Donc, il y a eu une espèce d'urgence comme ça, un truc qui s'est vraiment débloqué. Denis a fait tout l'album avec nous après. Ce trio marchait bien aussi, parce qu'il se positionnait soit dans les idées de Lio, soit dans les miennes, ça faisait pencher la balance. Il avait vraiment une place très, très importante en fait.

 

Aujourd'hui, le groupe renaît. Sais-tu ce qui a fait le déclic ?

 

Antoine Wielemans : C'est le fait d'accepter que le deuil de mon frère ne pouvait se faire ni en groupe, ni avec des amis. Au début, j'ai cherché beaucoup d'aide, beaucoup de soutien, dans la musique aussi, j'ai réfléchi à faire des projets parallèles, mais c'était très girouette. Le projet des Girls aurait clairement pu s'arrêter.

 

Comment as-tu réussi à sortir de cette phase-là ?

 

Antoine Wielemans : Il y a un moment où j'ai compris que ça ne viendrait que de moi si ça devait venir, parce que parce que ça voulait dire que je sentais vraiment qu'il y avait un travail à faire de mon côté. J'ai dû vraiment accepter le temps de faire mon deuil, le temps de me dire qu'il y avait un truc à guérir personnellement.

 

La grande question que je me posais, c'était : "faire de la musique, est-ce que ça peut encore me rendre heureux ? Est-ce que ça peut encore m'apporter des choses, ou bien est-ce que c'est juste trop douloureux, trop bizarre ?". Après un an et demi, j'ai senti que j'avais vraiment besoin de répondre à cette question-là, parce que, je n'étais capable de rien faire d'autre tant que je n'y aurait pas répondu !

 

C'est à ce moment-là que j'ai, en discutant beaucoup avec des amis, eu l’idée de m'installer avec eux dans les Ardennes. Dans un endroit très reculé, très coupé de Bruxelles, très coupé du groupe, très coupé de notre manager, très coupé de tout ce que j'avais vécu. Même concrètement, il n'y avait presque pas Internet, mon téléphone n'avait jamais de réseau etc.

 

 

Je savais que ça allait me faire du bien, un tel isolement, un tel vide en fait, moi qui suis habitué à avoir une vie à la ville, remplie d'activités, et entouré des gens en permanence. Là, je me disais : "Tu dois vraiment en faire, parce que sinon ce que tu fais n'as plus aucun sens". C'était tellement un lieu idéal pour faire ça, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire, que du coup, tu es obligé de le faire.

 

Et à un moment, les choses sont venues, parce que j'avais vraiment besoin que ça avance. J'ai appris à me dire : "arrête de chercher l'inspiration, prend juste les deux idées que tu as depuis trois jours, que tu trouves pas très bonnes. Tu les mets ensemble, et tu crées des choses ! »

 

Et Lio était exactement dans le même trip que moi. On s'est beaucoup parlé à distance , on se prenait souvent un petit café par Skype le matin, pour s'encourager pour la journée, et un moment on s'est dit : "à partir d'aujourd'hui, tous les 48 heures, tu recevras une chanson de moi, et moi je recevrai une chanson de toi !". On a fait ça pendant deux semaine et demie, parce qu'il y a un côté terriblement épuisant.

 

Parfois, il y a eu une impulsion qu'on a adorée, et après, on a quand même mis trois mois à finir le morceau par après, mais il y a vraiment les bases, une grande partie des bases du disque.

 

Un disque que vous avez confié à un nouveau réalisateur, Luuk Cox...

 

Antoine Wielemans : Oui. Jean Lamoot, l'arrangeur de l'album précédent, était un super arrangeur mais ne se mêlait pas vraiment des chansons. Luuk Cox, il voulait vraiment se mêler de l'écriture, de la composition, des tempos et c'est de ça qu'on avait envie et besoin !

 

Parce qu'au premier et au deuxième album, on était dans une énergie où on avait envie de décider nous-mêmes, on savait ce qu'on voulait faire, on avait moins d'expérience et on était beaucoup moins souples, c'était difficile de lâcher du lest, Lio et moi par rapport à nos chansons.

 

Ici, c'est un contexte bizarre. On était un peu usé par nos propres démarches. Envie aussi que d'autres énergies s’immiscent dedans. Mais il fallait donc aussi, pour la première fois, être vraiment prêts à donner de l'espace. Parce que, au deuxième album, on avait déjà peut-être envie que des choses extérieures à nous se mettent dans l'album, mais on n'était pas spécialement assez souples je pense, ni assez ouverts, ni assez patients, pour que des choses se développent. Tandis qu'ici, on a vraiment appris, a laissé travailler Daniel, François, Brice, parfois tout seuls pendant trois jours en studio avec le producteur sur des morceaux à nous, pour les faire partir ailleurs. On avait envie de renouveau, de fraîcheur, que les choses se passent différemment.

 

Quatre ans après le décès de Denis, dix mois après la sortie d' "Everest", quel regard portes-tu sur ce renouveau ?

 

Antoine Wielemans : Je pense que ce qui était compliqué, c'est qu' on avait fondamentalement besoin que le groupe ne ressemble plus a ce qu'il était, pour ne vraiment pas être dans la nostalgie ni dans la comparaison. L''arrivée de François, de Boris, et d'Andy à un moment aussi, a fait énormément de bien. Ils amènent une nouvelle dynamique, de nouveaux réflexes de discussion...

 

 

La tournée "Everest" est en route depuis l'automne dernier. La première sans ton frère...

 

Antoine Wielemans : Musicalement, cela ne me touche pas. On a du plaisir à jouer les anciens morceaux parce que les gens les attendent et que, même si on est parfois lassés, on les aime beaucoup aussi. Tu chantes sans vraiment y penser, tu te concentres sur les gens qui sont là. Par contre, le premier concert au Pukkelpop puis les deux dates à Bruxelles cet automne ont été très difficiles psychologiquement pour moi. Ce sont des moments tellement importants, tellement symboliques que tu fais tout le concert en pensant à lui. Mais ce furent les trois seuls moments difficiles sur scène.

 

La setlist a pas mal bougé aussi, parce qu'on a trois albums à jouer, et que ça c'est vraiment gai ! Mais elle bouge pas tous les soirs, on est vraiment pas le genre de groupe, à ce mettre autour d'une table et à se dire "bon, ce soir on joue quoi ?".

 

Maintenant, tout va bientôt complètement changer puisque après les festivals d'été, on se lance dans les répétitions d'une tournée acoustique qui passera par des lieux magiques comme BOZAR ou l'Opéra de Liège. Quelques dates en Flandre et en France dans des lieux spécialement choisis pour le charme et la qualité acoustique. On adore cette idée de retravailler les arrangements, de donner une vie différentes aux morceaux... Ça va être super !

 

Entretien : François Colinet

 

En concert en festivals : aux Francofolies de Spa le 18 juillet, à Dour le 19 juillet, au Boomtown de Gand le 23 juillet, au M-idzomer de Louvain le 3 août aux Lokerse Feesten le 6 août et à l'OLT d'Anvers le 9 août.

 

Tournée acoustique à l'automne qui démarre le 27 novembre à l'Opéra de Liège et se clôture à Bozar à Bruxelles le 9 décembre.

Everest, Girls in Hawaii - 62 TV / PIAS

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