Funmilayo Ransome-Kuti, la voix des Nigérianes

Avec jusqu'à 20.000 militant.e.s à ses côtés, cette cheffe nigériane a consacré sa vie entière à défendre et protéger les droits des femmes.

Parmi ces personnalités restées dans l’ombre de l’Histoire, découvrez cette fois Funmilayo Ransome-Kuti, une des personnalités féminines les plus importantes du XXe siècle.

Aujourd’hui, elle nous raconte.

(Ceci est un récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Funmilayo Ransome-Kuti)

Mon histoire commence à Abeokuta, au sud-ouest du Nigéria. Depuis 1914, le le nord et le sud de mon pays forment ensemble la nouvelle colonie (britannique) du Nigéria.

Une éducation à mi-chemin entre l’ancrage local yoruba et l’influence européenne chrétienne, j’entame à cette époque mes études secondaires. Six filles seulement, moi comprise, ont l’honneur d’intégrer l’Abeokuta Grammar School, jusqu’ici exclusivement réservée aux garçons.

Pendant mes 3 années passées en Angleterre à étudier au Wicham Hall College de Manchester, je prends conscience de ma différence. En réalité, je ne suis pas Frances Abigail, celle qu’on m’avait toujours demandé d’être. 

Mon nom est Funmilayo, qui signifie "donne-moi du bonheur" en yoruba. 

Des droits pour les femmes

Fondé en 1923, l’Abeokuta Ladies Club (ALC) rassemble des femmes catholiques européanisées. Au sein de cette modeste communauté, on s'essaye pour la première fois au travail manuel et faisons acte de charité. C’est aussi, et peut-être même surtout, un lieu d’échange de récits et de points de vue.

La société nigériane de cette première moitié du XIXe garde la gent féminine à l’écart. Face à une précarité extrême, l’alphabétisation s'impose comme un remède incontestable aux injustices sociales. Pourquoi ces citoyennes ne peuvent-elles pas, au même titre que leurs équivalents masculins, jouir d’une éducation et avoir un poids politique ?

En enseignant à l’Abeokuta Grammar School et en intégrant d’autres mouvements éducatifs du Nigéria et de l’Afrique de l’Ouest, je m’imprègne davantage des enjeux contemporains. Petit à petit, mon existence prend l’apparence d’un combat qui va durer toute une vie.

Du ladies club au mouvement national

En me mariant avec Israël Oludotun Ransome-Kuti, le pasteur et éducateur à la tête de l’Abeokuta Grammar School dès 1932, l’ALC parvient à s’organiser et à s’engager sur une voie moins élitiste, plus politique.

Quelques années plus tard, la communauté compte parmi ses membres des commerçantes, une part de la gent féminine nigériane généralement pauvre, analphabète, particulièrement mise à mal par la politique coloniale.

Le genre féminin devient alors le seul critère d’adhésion du club. Rebaptisé en 1946 l’Abeokuta Women’s Union (AWB), celui-ci fait de l’accès à l’éducation, aux soins de santé et aux services sociaux son véritable cheval de bataille.

Les cortèges se multiplient dans les rues d’Abeokuta et des cris retentissent "pas d’imposition sans représentation !". En 1949, l’organisation prend une dimension nationale pour devenir le Nigerian Women’s Union (NWU) duquel j'assume la présidence, avec près de 20.000 membres en son sein.

Ce soulèvement porte ses fruits : on note l'abdication de Ladapo Ademola, le chef local d’Abeokuta, mais aussi la suspension d’une taxe imposée aux femmes et l'amélioration provisoire de leur voix politique.

Une fin tragique

En persévérant dans la dissidence, Funmilayo s’attire peu à peu les foudres des partisans du pouvoir en place.

En 1970, son fils et célèbre musicien nigérian, Fela Kuti, fonde, dans leur maison de Lagos, la "République de Kalakuta". Déclaré indépendant en réaction au gouvernement militaire haï à cause de sa corruption, le lieu accueille famille, amis, membres de son groupe musical, et un entourage de plus en plus large. Alors âgée d’une septantaine d’année, Funmilayo prend part à cette communauté en rupture totale avec les dirigeants du pays. 

Renommée Anikulapo-Kuti, plus yoruba que Ransome-Kuti, Funmilayo n’échappera pas à la répression. Lors de l’extinction de Kalakuta Republic en 1977, elle est traînée par les cheveux et balancée du deuxième étage. Elle succombe à quelques complications liées à ses blessures un an plus tard.