François Schuiten, "l'Horloger du Rêve" : la synthèse jubilatoire d'une œuvre magistrale.

F Schuiten : L'horloger du rêve
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F Schuiten : L'horloger du rêve - © F Schuiten / Caterman 2013

Thierry Bellefroid, un fou de livres et de BD, nous offre un cadeau monumental de 400 pages sur un artiste majeur : François Schuiten, créateur BD et scénographe. Un livre indispensable, qui dépasse le public des "fans" de BD.

Un homme multiple.

François Schuiten, auteur, avec Benoît Peeters, d’un " univers BD ", " Les Cités obscures ", est aussi un scénographe étonnant, qui construit des expos, habille des villes…ou des films, crée un musée du train (" Trainworld ") sans compter son goût pour le théâtre, en particulier le Kunstenfestival des Arts. De tout cela le livre de Thierry Bellefroid, François Schuiten, l’Horloger du Rêve, rend compte avec une plume élégante et pas hagiographique, avec des recoupements à bonne source. La reconstitution de la première rencontre entre un jeune hurluberlu de 16 ans, François et le directeur de St Luc, Claude Renard vaut son pesant d’humour, tout comme les rapports " jazzy " entre les patrons de revues célèbres ,comme Métal Hurlant ou A Suivre, avec ces jeunes bourgeois belges tombés dans la folie parisienne post-soixante-huitarde. Un point commun entre Bellefroid et son modèle : ils savent " raconter " des histoires et l’énorme bouquin, qui résume 40 ans de productions diverses, se lit comme un roman de cape et d’épée, avec un aventurier, artiste et intello, sûr de lui et son complice, Benoît Peeters, rencontré à 12 ans au collège Don Bosco. " Avec lui, nous confie François Schuiten, j’ai toujours l’impression qu’on est deux garnements en train de faire une bonne blague, parce que ça s’est inscrit comme ça dans notre ADN ".

De la BD à la scénographie.

L’humour de l’ensemble ne nuit pas à une solide information qui nous fait, à travers F. Schuiten, traverser la mue de la BD " familiale " belge, bientôt passée à la moulinette du Métal Hurlant français, et transformée par l’épopée multiforme de A suivre .Une information bien structurée, en outre, à travers des chapitres clairs, qui évoquent les années de formation et l’importance du père, architecte, une analyse nuancée des Cités obscures et de leur genèse antérieure. Et les tentatives ciné, avec Gwendoline, adaptation par Just Jaeckin ( auteur de la version ciné d’ Emmanuelle) d’une bédé SM "soft ", Taxandria, de Raoul Servais, " le naufrage magnifique ", " Toto le héros ", de Jaco Van Dormael, " le rendez-vous raté " et Mister Nobody, du même, " le mariage tant attendu ". Mais la partie la plus nouvelle, pour moi, amateur de théâtre/opéra c’est le Schuiten " scénographe ". Non tant de théâtre (sauf une mise en scène, unique, de la Cenerentola de Rossini, à La Monnaie, ou un raté magistral avec Franco Dragone, " Fly ", un échec intéressant). Mais scénographe de la ville (Dentelle stellaire à Lille), des expos, universelles ou pas, dont Hanovre-5 millions de visiteurs –ou d’un Trainworld, en cours, ou de stations de métro, à Bruxelles ou Paris ! Sans oublier la rénovation de la célèbre maison Autrique, de Horta, contrepoint positif à la BD polémique Brüsel (1994). Inépuisable et tentaculaire, François Schuiten !

Dans ce livre de 400 pages, une abondante illustration, parfois inédite, donne à ce labyrinthe bien construit, l’excitation d’une œuvre d’art. Un livre indispensable à tout amateur de BD, d’histoire de l’art, d’histoire de Bruxelles, d’architecture, de scénographies urbaines…et de débat d’idées.

François Schuiten, l’Horloger du Rêve, par Thierry Bellefroid, ed. Casterman.

59 euros (édition normale), 150 euros, version de luxe (tirée à 500 exemplaires numérotés, avec 32 pages supplémentaires et une BD inédite)

Christian Jade (RTBF.BE)

Bonus! Interview de François Schuiten.

Avec, en final, pour cet amoureux de l’art nouveau et de l’art déco, une analyse, avant inauguration, du Musée Fin de Siècle, rue de la Régence.

C. JADE. : Avant de devenir François Schuiten, l’homme des " Cités obscures " vous avez passé par plusieurs étapes dont le livre de T. Bellefroid rend bien compte. Avec au centre de la toile, votre père, architecte, mais hostile à la BD.

F. SCHUITEN : J’ai commencé très jeune, à 16 ans, dans le journal Pilote (version belge), qui faisait rêver pas mal de jeunes avec des héros comme Blueberry, Philémon, et des auteurs magnifiques comme Franquin et Hergé. Mon père avait une haute idée de ma " destinée artistique ". La BD était pour lui un art hybride, voire " impur "par son mélange de textes et d’images, qui, pour lui, n’avaient pas la force de la peinture ou de la littérature. Il voulait que j’aille vers les " grands arts ", l’architecture ou la peinture. Il s’est appliqué à me donner très jeune une formation complète. Donc je travaillais avec des papiers découpés, comme les cubistes, puis je passais à l’observation réaliste par le dessin, je pratiquais le pastel, comme Degas, ou l’aquarelle, comme Turner. Mais je n’atteignais jamais le minimum exigé par lui ! Mais, parmi ses enfants, j’étais le plus à l’écoute et il a pris goût à me servir de maître !

C.J : Votre faire aîné Luc a servi de contrepoids ?

Comme mon père, Luc a eu sur moi une influence décisive mais inverse, en me lisant ou faisant lire des …BD, Spirou, Fantasio, Gotlib, Hara-Kiri ! Tout ça se déversait en même temps que je découvrais Juan Gris, Picasso ou les gravures de Rembrandt. Et ça se mélangeait au point que j’avais du mal à trouver Franquin moins bien que Rembrandt ! Pour moi il n’y avait pas de hiérarchie dans la créativité. C’est un regard d’enfant mais (rire) j’ai le même regard aujourd’hui !

CJ : Le tournant décisif ce sont les revues d’avant-garde qui vont donner une chance à votre vocation, combattue par votre père.

F.S : " Metal Hurlant " incarne un renouveau de la BD et va faire se croiser toutes les créativités de l’époque post 68, cinéma, rock et une BD très audacieuse, adulte, avec comme phares Moebius et Tardi ou le provocateur Gotlib. Surtout, graphiquement, Metal Hurlant ouvre des portes, donne l’impression que tout est possible : ce fut un moment rare, dont il fallait profiter alors qu’en Belgique on répétait des schémas un peu obsolètes.

C.J.Votre passage à St Luc est capital, qui va vous faire rencontrer Claude Renard, avec qui vous signerez même des BD à 4 mains.

F.S .ST Luc c’est une des premières écoles de BD en Europe, voulue par Hergé. Mais l’arrivée de Claude Renard comme directeur, de 10 ans mon aîné, prof d’abord, très vite ami, va apporter un vent nouveau. Avec son expérience de dessinateur de presse, de photographe, de graphiste, il n’a pas d’automatismes ni de tics mais veut inventer une nouvelle façon de raconter des histoires. Autour de lui il a su fédérer la nouvelle génération, dont de jeunes dessinatrices, comme Anne Baltus, dans une profession très machiste !

CJ : La revue A suivre est votre chance historique ?

F.S. Casterman a déjà lancé Hugo Pratt et sa " Ballade sur la mer salée " mais veut aller plus loin que Pratt et Tardi et crée la revue " A suivre " : un journal avec de folles ambitions comme le retour au noir et blanc ou la publication de récits immenses de plus de 180 pages parfois. Et son rédac chef Jean-Paul Mougin est venu nous " cueillir " à Bruxelles pour avoir un ancrage belge dans sa rédaction parisienne. Au début on était un peu écartelés entre " Métal Hurlant ", très branché, très parisien, un peu " destroy " et " A suivre ", plus intellectuel et littéraire.

La suite

CJ : Benoît Peeters, c’est le retour providentiel pour créer les " Cités obscures " ?

F.S : On s’était connu à 12 ans sur les bancs du collège Don Bosco et déjà on avait créé un petit journal pour raconter des histoires selon un principe qui est resté : on imagine un projet ensemble et puis chacun joue son rôle, moi au dessin, lui au texte. C’est à la fois création et récréation vu la jubilation qui nous saisit. On s’était perdus de vue puis retrouvés à Paris. Le projet des " Cités obscures " n’est pas venu comme une " série ", basée sur des héros : nous refusions tous deux des héros récurrents, parce que beaucoup d’auteurs devenaient prisonniers de leurs héros. On a trouvé un titre générique, qui est un cycle ouvert, un univers où nous et le lecteur pouvons circuler librement, sans référence antérieure : pour nous c’est une élégance de ne prendre personne en otage d’une série !

CJ : Les deux premiers volumes, " Les Murailles de Samaris " et " La Fièvre d’Urbicande " situent l’action dans des lieux où l’on sent l’influence de l’art nouveau et de l’art déco. Le 7è, " Brüsel ", s’attaque, avec humour, à la destruction, après guerre, de chefs d’œuvre d’Horta. Alors quittons l’histoire pour rejoindre l’actualité. En tant que " scénographe urbain ", ayant restauré la Maison Autrique ou travaillant au Musée du Train, Trainworld à Schaerbeek, que pensez-vous du futur Musée Fin de siècle, consacré à cette période glorieuse de l’art bruxellois ?

FS : Je suis très heureux que ce pays reconnaisse l’importance de cette période. Et qu’on soit loin de la période qui a abattu la Maison du Peuple, ce chef d’œuvre de Horta et construit à la place un immeuble qui restera dans les annales de la médiocrité architecturale. J’aimerais qu’on projette la nuit sur cette façade les " fantômes " de l’ancienne Maison du Peuple ! Alors ce Musée Fin de Siècle, c’est une belle prise de conscience.

C.J : En tant que scénographe, vous n’avez pas été sollicité ?

F.S : Je crois que je suis catalogué comme " raconteur d’histoires ", un peu trop " excentrique " pour un musée. Ils oublient que quand je fais de la scénographie, j’essaie de me mettre au service de ce que je montre. Actuellement dans le " Trainworld " mon boulot de scénographe est d’être en empathie complète avec le sujet, de porter un regard modeste pour créer l’événement et rendre l’émotion de ceux qui ont créé ces objets ou cet art. Ici, dans ce " Musée Fin de siècle ", avec des " personnages " aussi forts que Horta, Hankar, Van de Velde leur histoire est très puissante .Pour moi à un moment donné il faut un metteur en scène et un raconteur d’histoires. J’espère que la scénographie de ce musée permettra de mesurer la force, la vitalité, la créativité et surtout la modernité de ces styles.