Frances Glessner Lee, des maisons de poupées comme scènes de crime

Son sens de l’observation et du détail lui a permis de s’imposer dans un milieu largement dominé par les hommes. De la parfaite – mais malheureuse - maîtresse de maison, elle est devenue l’une des plus célèbres criminologues de son époque.

Parmi ces personnes absentes de nos manuels d’histoire, (re) découvrez aujourd’hui Frances Glessner Lee.

Aujourd’hui, elle nous raconte.

(Ceci est une mise en récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Frances Glessner Lee)

Une vie à attendre celle d’après

Rien ne pouvait laisser supposer que ma première existence – vide et inutile pour la collectivité – allait laisser place à une véritable renaissance.

Née le 25 mars 1878 à Chicago, ma famille intègre parfaitement aux idéaux moraux de la société victorienne. Ancien fermier, mon père s’était élevé dans le secteur industriel et ma mère, quant à elle, venait d’une famille de chercheurs d’or.

Comme pour bon nombre des jeunes filles de mon rang, je suis tenue de rester à la maison pour tout apprendre de l’irréprochable femme au foyer. Alors que mon frère, George, pousse les portes de la prestigieuse Harvard University, je reste cloîtrée entre quatre murs, avec ce goût de trop peu.

En plus d’être irréprochable en cuisine, d’habituer mes doigts au fil et à l’aiguille, on me somme d’incarner l’épouse parfaite de George John Frances, un jeune avocat et camarade de mon frère. Après avoir donné naissance à 3 enfants, notre mariage se solde finalement par un divorce en 1914 pour ne plus jamais recommencer la même erreur.

Sans aucun doute, ma rencontre avec George Burgess Magrath a marqué un tournant dans ma vie.

Médecin légiste à Boston, il me confie les difficultés rencontrées dans le cadre de ses enquêtes, surtout lorsqu’il s’agit de morts violentes. À cette époque, aucun diplôme médical n’est requis pour rejoindre les "coroners", ces fonctionnaires chargés d’enquêter sur les circonstances d’un décès violent. Sur les scènes de crime, les officiers de police marchent dans le sang et déplacent les corps en ignorant l’intérêt de l’arrêt sur image.

Devenus inséparables, George et moi sommes alors convaincus de l’importance de nouvelles méthodes pour observer les scènes violentes d’un autre œil.

Se faire une place

En 1930, la mort de mon frère et de mes parents fait de moi une riche héritière à qui la vie réserve encore bien des surprises. En léguant une partie de cette fortune à l’Harvard Medical School, je contribue, l’année suivante, à l’ouverture du premier département de médecine légale du pays, dirigée par Magrath.

Ce n’est qu’à 52 ans que ce vif intérêt pour la criminologie prend le pas sur les responsabilités familiales qui, jusqu’ici, avaient rythmé mon existence.

La malheureuse disparition de Magrath, en 1938, me permet néanmoins de m’avancer sur scène. Mes compétences médico-légales, uniques dans le pays, me poussent à mettre sur pied le tout premier séminaire à destination des professionnels de la médecine et de la police à Harvard. Petit à petit, je réussis à me frayer un chemin au beau milieu de tous ces hommes.

"Elle a tracé un sillon pour les femmes, en devenant la première femme invitée aux réunions fondatrices de l’Académie américaine des sciences de la criminalistique, et la première femme invitée par l’Association internationale des chefs de police."

Katherine Ramsland, experte médico-légale américaine.

Des scènes de crime dans des boîtes à chaussures

Pour relever les indices selon un protocole strict, il faut représenter les scènes de crime. Pourquoi pas des maquettes miniatures ? Cette mise en situation permettrait ainsi aux coroners d’investiguer plus facilement sur la cause du décès : accidentelle, volontaire, criminelle ?

C’est ainsi que, dans les années 1940 et 1950, les Nutshell Studies of Unexplained Death sont nées. Sous forme de maisons de poupées dans des boîtes à chaussures, ces reconstitutions allaient révolutionner les méthodes d’enquête criminelle. Le souci du détail est tel que, pour ne manquer aucun des indices, l’observateur doit impérativement se munir d’une lampe.

En 1943, Frances est nommée cheffe honoraire de la police du New Hampshire, la première femme à recevoir ce titre. 


Bien que la police n’ait pas été directement conquise par la démarche de Frances Glessner Lee, celle-ci a considérablement bouleversé la procédure d’enquête. Les Nutshell sont d’ailleurs encore utilisées aujourd’hui pour la formation de la police scientifique à Baltimore, aux États-Unis.

"Comme elle avait cette faculté d’enseigner les compétences d’observation, de déduction, de reconstitution des faits, Mme Lee a sensibilisé des milliers d’enquêteurs, de juristes et de journalistes à des détails criminels qu’ils auraient pu négliger."

Katherine Ramsland, experte médico-légale américaine.

Avant son décès en 1962, Frances Glessner Lee aurait eu cette phrase :

"Je suis née avec une cuillère en argent dans la bouche, et cela m’a donné le temps et l’argent pour suivre ma passion de la police scientifique."