Etienne Minoungou, Si nous voulons vivre

Etienne Minoungo
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Etienne Minoungo - © Gregory Navarra

Etienne Minoungo, le comédien, conteur, metteur en scène, et dramaturge, qui vit entre Ouagadougou et Bruxelles, s'empare sur scène des mots de Sony Labou Tansi, pour ce spectacle "Si nous voulons vivre".

 

Dominique Mussche : Pourquoi avez-vous eu envie de transposer pour la scène ces textes de Sony Labou Tansi?

Etienne Minoungo : Le déclic est parti sans doute de l’année 2015 où l’on a célébré en France le vingtième anniversaire de la mort de Sony Labou Tansi. Les initiatives ont vu le jour partout en France, dans les maisons d’éditions comme Le Seuil, dans les théâtres et les festivals. On est revenu sur sa parole, d’abord à travers son théâtre, et puis ses romans, bien sûr, qui sont très connus, un peu moins sa poésie. Et moi je suis tombé sur les manuscrits de sa pensée politique ; ce n’était pas seulement un artiste poète, dramaturge ou romancier, il avait aussi une pensée politique sur le devenir du monde, évidemment dans une marginalité, à Brazzaville. Mais au regard de ces écrits, de cette pensée-là, de cette fulgurance-là, j’ai perçu l’avertisseur, et comment un poète peut être un avertisseur dans le monde d’aujourd’hui. Et j’ai donc essayé de composer quelque chose qui pourrait être une espèce de discours, aujourd’hui, à la tribune des Nations-Unies ou à la COP21 sur le péril que le poète perçoit et qu’il propose à la réflexion en se positionnant, non pas seulement à partir du continent africain ou de la marginalité, mais comme écrivain. Donc c’est vraiment parti de là. Et puis j’avais envie aussi d’un triptyque. Depuis que je travaille sur des écritures incandescentes comme celles de Dieudonné Niangouna (M’appelle Mohamed Ali) ou d’aimé Césaire (Cahier du retour au pays natal), il me semblait qu’il manquait un troisième morceau, un morceau qui ouvrait aux fraternités heureuses beaucoup plus qu’aux crispations identitaires qu’on peut retrouver dans les deux précédents. Par ailleurs il est vrai qu’on connaît moins nos philosophes, nos poètes et nos penseurs finalement, ils sont moins présents dans le répertoire universel, même dans notre propre travail en Afrique. J’avais envie qu’il prenne cette place-là.

On ne perçoit pas les coutures qui lient les différents textes entre eux ; or ils ont été écrits à des époques et dans des contextes différents. Il y a une espèce de ligne continue. Est-ce que cette cohérence se trouvait déjà dans le recueil paru au Seuil, ou bien c’est vous qui l’avez trouvée sur le plateau ?

On a trouvé cette cohérence sur le plateau parce que le recueil, évidemment, compte 345 pages à peu près, moi j’en ai choisi plus ou moins 25. Donc j’ai essayé de trouver une ligne, et pour moi la première ligne était : en quoi l’auteur nous avertit aujourd’hui. La deuxième : en quoi finalement il parle au monde et pas seulement aux Africains ou à d’autres en particulier. Et enfin j’ai cherché tout ce qui était lumineux par rapport à l’interpellation du monde et c’est comme cela que, entre avertissement et interpellation lumineuse, j’ai tenté de construire un récit, mais qui pourrait tout à fait être une conversation entre amis, entre des gens qui réfléchissent à comment s’en sortir. Et enfin il y a une phrase que Sony aime dire : " j’écris pour qu’il fasse peur en moi ". Donc il y a aussi cette troisième dimension : on est tellement divertis aujourd’hui, mais en même temps aussi, on est tellement inquiétés par de mauvaises augures que finalement la peur qui est suscitée aujourd’hui dans la société, celle d’ici ou celle d’Afrique ou celle des Pays arabes, pour moi c’est une peur triste. Or le poète parle d’une peur joyeuse, c’est-à-dire qui nous permet de prendre conscience finalement qu’on existe, que la vie est belle et forte, et que c’est nous qui devons la faire. Donc c’est de cette peur-là aussi que j’ai tiré quelques éléments pour agencer ensemble avertissement, interpellation lumineuse et peur joyeuse.

Le spectateur peut lire sur une poutre de soutènement une phrase de Sony Labou Tansi : " Les générations comptent par la qualité de leurs espérances ". Cette phrase pourrait-elle résumer le spectacle ?

Pour moi cela inclut la dimension du présent, parce que nous devons vivre notre présent aujourd’hui, mais en ayant conscience qu’on est héritiers de quelque chose, et que forcément, on doit laisser un héritage pour la génération suivante. Et la seule manière, à la fois, d’hériter et de constituer un héritage, c’est d’espérer. Tant qu’il n’y pas cette espérance au centre et qui remplit le présent, il n’y a de relation ni au passé ni à l’avenir. Et cette phrase en effet est peut-être le message principal de la pièce.

A côté de ce thème, il y a aussi une critique virulente de la civilisation, occidentale principalement, mais pas seulement. L’auteur dit notamment : " Quand le monde sera fini, l’Afrique pourra commencer ".

C’est en cela que c’est une parole, non pas d’intellectuel, d’expert, de catastrophiste, ou alors de critique de telle ou telle obédience, comme on peut en trouver aujourd’hui sur les étals de n’importe quelle librairie, où on parle du déclin du monde et de la civilisation. Pas mal d’essayistes, comme Michel Onfray ou Edgar Morin, tentent de nous faire saisir l’urgence de penser notre monde d’aujourd’hui. Mais ce qui est pour moi essentiel dans la parole d’un poète comme Sony Labou Tansi, c’est que tout est métaphore. Et quand il parle de l’Europe ou de l’Occident, il ouvre une grande carte de géographie en disant : pour moi l’Europe va de San Francisco jusqu’à la presqu’île du Kamtchatka. Et moi j’ai presque envie de dire : en passant par Katmandou, Ouagadougou et Marrakech. Et dans cette phrase que vous citez, pour lui l’Afrique, ce n’est pas l’Afrique dans sa géographie, ce sont tous les alliés objectifs d’un avenir et d’un devenir poétique de la vie, et aujourd’hui on les retrouve un peu partout : regardez comment des communautés, des familles, s’organisent aujourd’hui pour ne pas subir le consumérisme qui nous fait bouffer n’importe quoi, que ce soit des paysans au Guatemala, des ouvriers à Charleroi, des familles en France, en Belgique, en Finlande. Bref, aujourd’hui, chacun tente de faire le pas de côté pour ralentir le rythme et essayer de réfléchir : finalement, qu’est-ce qui est dans mon assiette ? Et dans cette phrase, il parle de cette société-là de petites gens, des gens éveillés, conscients que leur petit geste quotidien peut leur permettre de prolonger la vie. C’est ainsi qu’il faut entendre l’Afrique, car pour lui l’Afrique est le symbole de la naissance du monde, de la virginité. Donc cette métaphore concerne, non pas l’Afrique au sens géographique du terme, mais une communauté humaine consciente qu’il faut sortir de la dérive.

Il reste encore tout un travail à faire parce que pour l’instant les éditeurs sur le continent africain ont des difficultés économiques pour s’organiser de manière à pouvoir être plus présents en vitrine des librairies

Ce spectacle est le dernier volet d’une trilogie africaine. Pensez-vous qu’il y a une littérature africaine ?

A partir du moment où il y a des écrivains congolais, burkinabés, nigérians, sénégalais, ivoiriens …. qui écrivent, on pourrait dire qu’il y a une littérature africaine, sauf évidemment qu’on a trop l’habitude de prendre le continent dans son unité, dans sa globalité. Il faudrait parler plutôt de littératures africaines au pluriel. Et elles participent aujourd’hui pleinement à la littérature du monde. Mais prenez le cas, par exemple, de Chimananda Ngozi Adichie , écrivaine nigériane qui vit à New York, elle reste profondément africaine tout en étant présente dans toutes les librairies du monde. Il reste encore tout un travail à faire parce que pour l’instant les éditeurs sur le continent africain ont des difficultés économiques pour s’organiser de manière à pouvoir être plus présents en vitrine des librairies, mais pour moi ce n’est pas un souci. Nous sommes de plus en plus aujourd’hui dans une présence au monde qui est très ouverte, et finalement ce qui est important c’est qui parle d’où et à qui.

Vous convoquez des musiciens sur le plateau. S’agit-il de simple accompagnement ?

Dès le départ, je n’envisageais pas ce texte sans la musique, mais pas la musique comme un habillage, la musique comme étant la respiration même de la dramaturgie, parce que Sony lui-même disait : " le monde est musique " et quand il écrit, il y a une musique derrière. Donc je considère tout à fait ce spectacle comme un oratorio, comme quelque chose de très musical. Quant au choix des deux musiciens, moi j’ai toujours travaillé par connivence ; je connais Simon Winzé depuis plusieurs années et on a déjà travaillé ensemble, et j’avais envie de monter sur le plateau avec lui de nouveau. Pierre Vaiana, je le connais depuis vingt ans parce qu’il a résidé au Burkina Faso comme professeur de musique à l’école de musique du Burkina. Puis il est revenu, il a monté un groupe de musique avec des instrumentistes africains qu’il a appelé le Fufango, j’ai suivi tous ses concerts, et donc j’avais envie aussi de travailler avec lui. Bien sûr la musique raconte aussi quelque chose : la présence d’un musicien africain et d’un musicien belge - et qui plus est, le musicien belge vient plus tard dans la pièce - c’est aussi l’idée pour nous de dire que sur ce chemin-là de l’espérance, les bonnes âmes se rencontrent où qu’elles se trouvent, au-delà des frontières géographiques, comme il est dit dans la pièce, pour finalement créer ce groove universel qui porte toute notre espérance. Et moi je tenais absolument à cela.

Trois "seuls en scène" enchaînés en peu de temps. On a l’impression qu’il y a une boulimie de plateau chez vous. Après avoir joué un rôle important comme directeur de théâtre et de festival au Burkina Faso, vous avez vraiment envie maintenant de vous consacrer à la scène comme comédien ?

Oui, mon désir fondamental est un désir d’acteur. Si j’ai pris d’autres responsabilités sur le plan culturel et artistique dans mon pays en créant un festival et une compagnie, c’était pour élargir davantage mon expérience d’artiste, d’acteur, en la partageant avec les autres. C’est vrai que j’avais envie de monter sur un plateau tout seul depuis plusieurs années, mais j’ai toujours dit à mes petits frères comédiens : il y a un âge pour se lancer seul en scène. Je n’imaginais pas ça avant 40 ans, maintenant j’en ai 49, et quand j’ai commencé, c’est comme si la somme de mon expérience de vie personnelle me donnait l’autorisation de prendre la parole tout seul devant les autres et de leur dire : j’ai quelque chose à vous dire. Il faut du temps quand même pour avoir quelque chose à dire. J’avais l’impression que plus tôt que cela, je ferais des performances, mais je ne tirerais pas de mon expérience de vie personnelle quelque chose qui nourrirait mon désir de parole partagée avec le public. Passé cet âge-là, effectivement, j’ai rencontré Niangouna, Césaire, maintenant Sony Labou Tansi, et je vais continuer parce que l’appétit vient en mangeant !

" Nous devons créer une culture de choc, de riposte " écrit Sony Labou Tansi. Pensez-vous que le théâtre est vraiment le lieu du choc et de la riposte ?

Oui, éveillons-nous pour reprendre le titre de l’éditorial du théâtre Le Public. Il s’agit finalement d’exercer notre lucidité par rapport à ce qui nous entoure, pour la simple raison que tout nous endort, même la peur du malheur nous endort dans notre énergie vitale d’aller vers l’autre. Et le théâtre est cet endroit de l’interpellation possible et aussi de la conversation tranquille ; c’est pour cela que le théâtre est pour moi vraiment un espace spécifique. Je trouve que le théâtre forme quand même une communauté assez étrange, le fait qu’un public vienne le soir, sorte de chez lui et brave les intempéries … C’est ce désir-là de l’homme depuis la nuit des temps. Comme dans le mythe platonicien de la caverne, on se retrouve là à la fin de la journée, et puis on allume le feu et on se regarde pour pouvoir saisir d’avantage notre condition d’homme et rêver ensemble. Et pour moi le théâtre est vraiment ce lieu magique, c’est un rite incroyable de partage, de discussion sur la condition humaine, et pour cette raison, il reste pour moi essentiel.

 

Si nous voulons vivre, au Théâtre Le Public, jusqu'au 4 février.

Rencontre avec Etienne Minoungou, le 4 février