Errance en Mer Rouge

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errance - © casterman

Une bande dessinée étonnante, lumineuse, intelligente : un vrai talent de conteur et de graphiste, pour un album plus qu’attachant !

Tom, après la mort de son épouse, cherche l’oubli. Et c’est en Afrique qu’il va le chercher, à Djibouti. Un pays africain qui ne ressemble en rien à ce qu’il pouvait imaginer de ce continent. Un pays et des gens dont il va devoir se faire accepter, avant d’enfin se restaurer à lui-même. L’aventure, dans cette errance, est humaine, elle est littéraire, aussi, sur les traces de Monfreid ou Rimbaud.

Au départ de cet album, il y a l’expérience réelle de Joël Alessandra, le temps qu’il a passé, en chair et en os, sur cette petite terre d’Afrique. Un pays qu’il a dû apprendre à aimer, au-delà de la peur, pour en découvrir toute la fascination. Le personnage central, Tom, ressemble donc à son auteur. Tout comme l’ami de Tom, Fred, cet aventurier qui semble vivre dans un autre siècle, s’inspire également de quelqu’un qu’il a parfaitement connu, qui reste son ami, d’ailleurs. Mais qu’on ne s’y trompe pas : même si ce livre est un cri d’amour, un hommage aux visages, aux paysages, le tout nimbé d’une expérience personnelle, autobiographique, il est et reste une œuvre de fiction, une belle histoire humaine racontée avec talent. Avec, comme point de départ de l’errance de Tom, la mort de la femme aimée. Un peu comme si vivre, ou revivre, ne pouvait se faire qu’à partir de l’horreur de l’absence…

C’est bien de fascination qu’il s’agit. Celle qu’a connue Joël Alessandra, celle que vit son héros, Tom. La fascination d’un lieu, de ses habitants. Mais aussi de tout ce qui, invisible et silencieux, y vibre d’une existence presque tangible : Monfreid et Rimbaud font partie de l’aventure. Une aventure avec un A majuscule, puisque c’est elle qui va empoigner à bras le corps, à bras le cœur, Tom pour lui permettre, lentement, inexorablement, de se redresser, de vivre enfin plutôt que survivre. Ce petit prof de dessin, effacé, déprimé, est d’abord un héros passif. Mais un héros qui se laisse entraîner par une réalité qui le dépasse et qui, chaude, lumineuse, l’emporte en des rythmes qui n’ont plus rien d’européen.

Je l’ai déjà dit, mais c’est important : ce qui construit d’abord et avant tout cet album, c’est le vécu de son auteur. Et Joël Alessandra n’a rien gommé de la réalité quotidienne de ce coin de l’Afrique, ni socialement, ni religieusement.

Et il ponctue même son album de planches et de mots qui prennent presque un aspect didactique. Son scénario, ainsi, n’a rien de traditionnel, il est fait de mélanges, sans cesse, et ce sont ces mélanges qui lui donnent toute sa force, toute sa vérité. Une vérité, une réalité plutôt, qu’il cherche à comprendre et à faire comprendre, par exemple, en parlant des fameux pirates somaliens.

Il n’y a pas que dans le scénario que le mélange crée le rythme. Cette bd mêle les styles, à tous les niveaux. La narration se nourrit d’un scénario solide, avec de l’aventure, de l’amour, du sentiment. Mais c’est aussi un vrai livre d’art, à sa manière, dans lequel se côtoient différentes techniques graphiques, qui en deviennent narratives. Carnet de voyage et roman graphique consacré à l’aventure, " Errance en Mer Rouge " est une superbe réussite artistique !

L’art n’est-il pas finalement, lui aussi, lui surtout, le dernier pays où peuvent jaillir toutes les aventures du vivre ? Ce n’est pas pour rien, certainement, que Tom, le héros de ce livre, est graphiste. C’est par le biais de son art qu’il peut avoir la chance et la possibilité de se faire accepter, de s’intégrer à un univers qu’il ne connait pas, et à s’y intéresser.

Plongez-vous dans les pas de Tom… Pour y vibrer de sensations et d’impressions que le dessin et les mots de Joël Alessandra restituent avec une évidence tranquille et somptueuse !...

 

Jacques Schraûwen

Errance en Mer Rouge (auteur : Joël Alessandra – éditeur : Casterman)