Entretien avec une Anaïs en mode rétro

Anaïs
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Anaïs - © photo : Denis Rouvre

A quelques jours du début des Francofolies, nous avons rencontré pour vous quelques-un des artistes à l'affiche de cette édition 2012. C'est Anaïs qui ouvre le bal en nous présentant son album A l'eau de Javel dans lequel elle revisite à sa sauce déjantée quelques perles oubliées de la chanson française. De Marie Dubas à Mistinguett, dépaysement et bonne humeur garantis !

Une fois passée la surprise, on comprend vite que cet album de reprises improbables vous va comme un gant...

Anaïs : Personnellement ce projet me parait tellement logique. Je suis un caméléon, mélange de vaudeville, de music-hall et de toutes mes influences plus récentes.

Mon père adorait les chansons drôles, genre Bouvril, et j'écoutais souvent ça dans la voiture. Parfois même des chansons grivoises, avec un petit double sens non expliqué qui passait mine de rien.

Ce n’était pas tellement l'envie de faire un album de reprise. C'était plus le besoin de me débarrasser de cet héritage musical assez lourd en le ré interprétant à ma sauce sur un disque. Il y a des liens évidents avec mon premier album The cheap show qui avait déjà ce côté déjanté. Entre les deux, mon Love album était beaucoup plus doux.

Pourquoi se lancer dans cette opération de modernisation de chansons anciennes, souvent mal connues ?

Anaïs : J'ai toujours été très fan des chansons françaises de cette époque. Beaucoup m'ont marquées comme Le tango stupéfiant dont la phrase " Je me pique à l'eau de javel pour oublier celui que j'aime " a donné son nom à l'album. Quand on y pense, c'est vraiment n'importe quoi, c'est digne d'Absolutely Fabulous ! J'ai choisi ce titre en hommage à cette chanteuse Marie Dubas que j'adore !

C'est aussi un hommage aux fantaisistes. Je remarque que les chansons qui traversent le temps sont souvent des chansons tristes. Je ne sais plus quel écrivain avait dit qu'en général, on oublie ce qui nous fait du bien. Les comédies ont souvent moins d'Oscars que les mélodrames...

J'aime des chansons étranges comme par exemple " Ça tourne pas rond dans ma petite tête " de Francis Blanche, des chansons " borderlines " où on ne sait pas si on peut rire ou pleurer ou si il n'y a rien à comprendre. Mais c'est vrai que dans l'absolu, les chansons mélo, c'est pas mon truc. Je préfère faire rire !

Vous n'avez pas écrit ces chansons mais vous avez mis beaucoup de vous-même dans les arrangements. L'envie d'explorer d'autres facettes du métier ?

Anaïs : Ici, le fait de ne pas devoir écrire les chansons m'a permis de réaliser l'album, de me concentrer sur la production, un peu comme un réalisateur qui, pour bien faire son boulot, choisi souvent de ne pas être en même temps devant et derrière la caméra.

Ces chansons m'ont libéré totalement. C'est un cri de liberté. On fait un peu n'importe quoi, on se lâche. C'est un message que je m’envoie à moi-même : " Ne te laisse pas enfermer dans les formats. " Je me suis rendu compte qu'avec la crise, la pression de formatage venant des maisons de disques, qui ne veulent plus prendre aucun risque, était de plus en plus forte. En ce sens, cet album est un beau pied de nez !

J'ai voulu vraiment présenter un rapport passé - présent. Il ne s'agit pas d'être nostalgique ou de dire que c'était mieux avant, mais je pense vraiment que dans les années 30 – 40, il y avait une audace et une liberté de ton dont on ferait bien de s'inspirer. Sur scène, ce sera symbolisé par un DJ qui, par définition, utilise des morceaux du passé pour y injecter des sons modernes.

Proposer des projets très originaux, est-ce une des réponses possibles à la crise du disque ?

Anaïs : Il a fallu les convaincre, c'était compliqué de les embarquer dans un album de reprises pas connues mais on y est arrivé. Pour la suite, je pense que mon inspiration ne correspond plus au format album. La créativité est toujours là mais elle déborde ce cadre strict. J'ai passé la trentaine et je n'ai plus besoin du " moi je ", moins besoin d'être connue. Retourner dans l'anonymat ne me dérangerait pas du tout.

Vous sentez cette crise dans votre quotidien professionnel ?

Anaïs : Ça fait presque 10 ans que c'est la crise dans l'industrie musicale. Pourquoi les gens pensent que tout ce qui touche à la musique doit être gratuit alors qu’eux sont payés pour travailler ? Surtout n'importe qui, qui fait bien son métier, est mieux payé que celui qui le fait mal. La qualité nécessite des moyens. Tout a un coût. Même au niveau de la scène, on sent la crise. Depuis deux ans, le live se casse la gueule aussi. J'ai du mal à comprendre comment certaines personnes sont prêtes à payer 45 euros pour voir un comique seul sur scène mais trouvent que mettre 25 euros pour un spectacle avec 5 musiciens, un décor, des techniciens, c'est trop cher. L'idée que la musique devrait être gratuite est vraiment ancrée dans la tête maintenant et cela n'a pas de sens !

Les gens maintenant ont pleins de raisons de rester chez eux : la VOD, les consoles, les écrans plats sont nos plus grands concurrents ! En plus avec les smartphones on se retrouve avec des gens qui viennent au concert et qui passent leur temps à le regarder en direct sur leur petit écran, ou pire qui se filment en train de regarder le concert. Quelle absurdité, on vit une époque formidable ! Mais bon de toute façon, c'est l’Apocalypse le 21 décembre, alors profitons-en !

Vous avez eu des expériences devant la caméra avec notamment le film " Un heureux événement " de Remi Bezançon, tourné à Bruxelles, au côté de Louise Bourgoin. Envie de continuer dans le cinéma ?

Anaïs : J'ai eu deux expériences très enrichissantes mais je ne me vois pas porter un rôle principal. D'abord, parce que c'est énormément de pression, et puis surtout parce que ce n'est pas mon métier ! C'est un peu comme les actrices qui veulent devenir chanteuses. Je n'ai rien contre le principe mais on a parfois envie de leur dire " écoute, prend des cours de chant pendant deux ans et puis on en reparle !"

Entretien : François Colinet