Elisa Leonida Zamfirescu, femme de sciences parmi les hommes

Elisa Leonida Zamfirescu & la place des femmes dans les sciences
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Elisa Leonida Zamfirescu & la place des femmes dans les sciences - © Tous droits réservés

De nos jours, les sciences de l’ingénierie sont moins l’affaire des femmes que celle de leur équivalent masculin. Ce non-fruit du hasard s’explique par une vision archaïque de cette discipline comme étant réservée aux hommes. Pourtant, à plusieurs centaines de kilomètres d’ici, Elisa Leonida Zamfirescu a incarné – et incarne toujours – ce contre-exemple inspirant pour les nouvelles générations de futures ingénieures.

Elle nous raconte.

(Ce texte est une mise en récit posthume et ne constitue pas les dires d’Elisa Leonida Zamfirescu)

Le nom de Marie Curie résonne aujourd’hui comme la première femme des 47 femmes récompensée d’un Prix Nobel, de physique et chimie ensuite. À la même époque, je tentais de me frayer un chemin dans le milieu scientifique, trop frileux à l’idée de féminiser ses rangs.

Envers et contre tous

À la croisée du XIXe et du XXe siècle, dans une société dans laquelle les codes sociaux rythmaient bien plus la vie des femmes que celle des hommes, j’ai eu la chance de grandir dans une famille stimulante. Tous les deux ingénieurs, mon grand-père et son frère m’avaient donné le goût des sciences. Mes 9 frères et sœurs, eux, se feront un nom en médecine, mais aussi dans la culture et notamment le cinéma.

Malheureusement, le support familial ne suffisait pas à endiguer les mentalités de l’époque qui cantonnaient les femmes de ma classe sociale dans leur foyer. Difficile à croire que je puisse un jour décrocher mon diplôme d’ingénieure spécialisée en chimie à l’Académie Royale de Technologie de Berlin.

Les pépins avaient commencé quand on me refusa à l’École nationale des ponts et des chaussées, à Bucarest, à cause de mon genre. En 1912, j’arrivais donc à Berlin débordante d’espoir devant l’Académie Royale de Technologie où l’on me somma de m’en tenir au 3K – Kinder, Kirche, Küche, c’est-à-dire, les Enfants, l’Eglise, la Cuisine, les 3 seules priorités de l’idéal féminin allemand.

Une vie, une carrière

Après avoir payé ce lourd tribut, je décrochais finalement un poste d’assistante à l’Institut Géologique de Roumanie au sein duquel, plus tard, je pris la direction de 12 labos.

À côté de mes recherches sur le fer, le charbon et le gaz, j’ai découvert de nouvelles techniques d’analyse des minéraux. Rien ne sert le savoir si ce n’est pour le partager, c’est pourquoi je consacrais une majeure partie de mon temps à enseigner la physique et la chimie.

Au terme de ma carrière, les résultats de 85.000 bulletins d’analyses avaient été publiés dans la série ‘Études économiques’ de l’Institut. Quelques monographies, cours et conférences continuaient de susciter l’intérêt d’étudiants, d’ouvriers et autres travailleurs.

Une scientifique et une femme engagée dans son temps

Le début de ma carrière fut pourtant chamboulé par la Grande Guerre. À quoi bon rester terrée dans des labos pendant que d’autres servaient courageusement la patrie, me dis-je ? Récompensée de la médaille d’honneur par le ministère français en Roumanie pour mes services à la Croix Rouge, j’avais notamment porté secours aux 22 000 blessés de la bataille de Mărășești à l’été 1917.

Après la Guerre, mes difficultés – celles de marcher seule parmi tant d’hommes – devenaient une force, un engagement. C’est ainsi que je fus la toute première femme à intégrer l’Association Générale des Ingénieurs Roumains (AGIR) et, plus tard, que je rejoignis l’International Association of University Women.

Mon engagement ne m’avait pas détournée de ma vie de femme comme celle de tant d’autres : j’étais mariée au chimiste Constantin Zamfirescu et mère de 2 filles – dont l’une suivit mes traces en devenant ingénieure. J’étais devenue la preuve tangible que la théorie des 3K ne tenait plus, qu’une femme pouvait briller au labo comme au foyer.

Elisa Leonida Zamfirescu, aujourd’hui ?

Emportée à l’âge de 86 ans, le 25 novembre 1973, Elisa Leonida Zamfirescu a ouvert la voie aux futures ingénieures en Roumanie et dans le monde. Un chemin qui, aujourd’hui, est encore semé d’embûches quand on constate que seulement 35% des ingénieurs actifs en Roumanie sont des femmes.