"Des Noirs bien vus par des Blancs" au XIXe siècle avec Marie-Guillemine Benoist

Six ans après l’abolition de l’esclavage et près d’un demi-siècle avant sa mise en application en France, Marie-Guillemine Benoist consacre un portrait entier à une femme de couleur. L’exercice est osé, tant de la part d’une femme que d’un point de vue artistique. Chaque détail compte pour déconstruire l’image racisée portée par la société française de ce début du XIXe siècle.

Née en 1768, Marie-Guillemine Benoist fait partie de cette élite de jeunes femmes qui poursuivaient une carrière de peintre à la veille de la Révolution. Soutenue par son père, la jeune artiste devient, à 13 ans déjà, l’élève de la célèbre portraitiste Elisabeth Vignée Le Brun.

Mieux encore, son talent est tel qu’il lui ouvre les portes de l’atelier Jacques-Louis David. Ses œuvres sont exposées aux Expositions de la Jeunesse et dans les salons parisiens.

Des sujets "plaisants" ou rien

Si Marie-Guillemine Benoist parvient à intégrer un des premiers ateliers de peinture ouverts à la gent féminine, elle ne peut contrecarrer les codes bienséants de son époque. Pour les femmes, la pratique artistique reste un signe de distinction à condition qu’elle ne constitue pas une profession en soi et ne s’adonne à des sujets ou pratiques malséants.

Une œuvre majeure : "Portrait d’une négresse"

Pourtant, l’artiste peintre refuse de se limiter aux tableaux de genre et dessins de fleurs. Plus tard renommé "Portrait d’une femme noire" ou "Portrait de Madeleine", le "Portrait d’une négresse" a, aujourd’hui encore, un écho dans le monde entier.

Dans ce tableau, la femme noire troque ses misérables haillons pour un châle au tissu riche, assise dans un fauteuil à médaillon, à la manière des femmes blanches issues des classes supérieures.

Des recherches récentes ont levé le voile sur l’identité du modèle resté anonyme. Origine de Guadeloupe, Madeleine était une esclave affranchie et engagée comme domestique par le beau-frère de la femme qui avait commandé le portrait à Marie-Guillemine Benoist.

Le discours antiraciste en un portrait

En plaçant son modèle dans une situation non-conforme à celle d’une domestique, Marie-Guillemine Benoist va à l’encontre des idées préconçues de la société au sujet de la communauté noire, considérée comme sauvage.

Citoyenne ancrée dans son temps, l’artiste s’est sans doute inspirée des gravures des courants abolitionnistes des années 1790, dans lesquelles hommes et femmes noirs anonymes devenaient un symbole de liberté.

En témoigne le délai d’application de l’abolition de l’esclavage, déclaré en 1974 mais abrogé par Napoléon en 1802, la société reste agitée par les questions de liberté, égalité des sexes et des "races", fraternité.

Un geste audacieux récompensé

Bien que hasardeux, son geste est largement gratifié. En effet, Marie-Guillemine décroche ensuite une bourse pour intégrer une école artistique réservée aux femmes et reçoit sa première commande officielle de Napoléon en personne.

Son ode à la liberté mise en peinture ne pourra connaître de suite. En 1814, Marie-Guillemine Benoist doit renoncer à sa carrière en faveur de son mari, Pierre Vincent Benoist, ainsi nommé Conseiller d’Etat à la Restauration.