Couleur de peau : miel

Couleur de peau : miel
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Ils ont été 200.000, les enfants coréens adoptés en Occident. Parmi eux, Jung, qui nous livre son autobiographie dessinée : une réussite totale de pudeur, de tendresse, d’intelligence, de poésie, de réalité et de réalisme ! Un livre à lire par tous ceux qui connaissent des enfants adoptés… Et par les autres aussi !

Trois tomes pour l’histoire d’une vie : ce qui aurait pu n’être qu’une manifestation de nombrilisme se révèle une trilogie envoûtante, profondément humaine, résolument intelligente. Jung nous raconte ce qu’il a été, ce qu’il a vécu de questions et de réponses plus ou moins valables, ce que furent ses heures d’enfance, d’adolescence, de maturité, certes, mais ce trajet d’un homme, dessiné avec une simplicité de moyens qui n’empêche pas la virtuosité, dépasse, et de loin, les frontières de la simple anecdote. Et dans ce troisième volume, il nous invite à le suivre lors de son premier « retour » en Corée.

«Kwaidan», « La jeune fille et le vent » : ces séries dues à Jung le plaçaient, sans aucun doute possible, parmi les graphistes capables d’éblouissements, tant au niveau du dessin que de la couleur, du mouvement que de l’expression. Mais en se plongeant –et nous à sa suite- dans sa propre histoire, la performance graphique n’aurait pas pu être de mise, c’est certain. Il fallait à un tel récit le choix de la simplicité et de l’efficacité. Et c’est exactement ce que Jung a voulu faire, ce qu’il a réussi à faire. En nous montrant, dans son troisième opus, le personnage central, il s’attarde à le dessiner de manière presque intemporelle. Cet homme adulte à la poursuite de son identité a des traits juvéniles. Un peu comme si l’aventure qui est la sienne, celle de se rechercher lui-même, mêlait en lui tous les âges déjà vécus. Le dessin est simple, donc. Simple, mais sans aucune facilité. Et dans la lignée logique de l’œuvre de cet artiste complet.

L’aventure humaine n’est que rarement spectaculaire. Les errances du souvenir, les mélanges de la mémoire, les racines que l’on se découvre ou redécouvre, les masques que l’on porte et dont on change au fil des heures qui passent, c’est de tout cela que nous parle cette trilogie. Elle nous parle aussi de réalités infiniment sombres : le suicide, l’abandon, la révolte, la soumission. Et pour nous parler de ces obscures vérités, Jung choisit, dans cette œuvre, la voie de l’onirisme. Par pudeur, peut-être. Par nécessité, aussi, de laisser la vie, d’abord et avant tout, prendre le dessus sur la mort.

La quête identitaire du personnage central de « Couleur de peau : miel » passe par des questionnements qui ont valeur d’universalité : l’adoption est-elle plus dure à supporter que le sentiment d’abandon, l’imaginaire et l’art sont-ils des exutoires ou des renaissances, les souvenirs ne sont-ils pas plus beaux lorsqu’ils sont rêvés, est-il possible de se séparer de son enfance ? Toutes ces interrogations construisent et élaborent ce troisième tome, d’une manière décousue comme l’est la mémoire, mais avec un rythme linéaire qui rend la lecture aisée. Et envoûtante… « Couleur de peau : miel » nous enfouit dans le puzzle de la vie, un puzzle duquel le personnage central est comme une pièce détachée, qui cherche inlassablement la place qui est la sienne.

Etre adulte, c’est chercher sans cesse à accepter son enfance telle qu’elle s’est construite. Et Jung, tout au long de cette trilogie, dialogue avec l’enfant qu’il a été. L’acceptation de l’abandon est à la base de sa construction personnelle. Le bonheur est-il pour autant au rendez-vous ? Des réponses sont-elles possibles ? Sont-elles même nécessaires ?

Vous l’aurez compris, « Couleur de peau : miel » ne ressemble à aucun autre livre. Et les portes qu’il ouvre, celles qui se sont ouvertes devant les pas de Jung, sont aussi les nôtres. C’est donc, incontestablement, une œuvre importante, pour l’auteur qui s’y est dévoilé, aux autres et à lui-même, et pour les lecteurs qui y trouveront, toutes et tous, des miroirs tendus à leurs propres angoisses, à leurs propres raisons, à leurs propres déraisons…

 

 

Jacques Schraûwen

 

Couleur de peau : Miel (auteur : Jung – éditeur : Soleil/Quadrants)