Avignon/Sujets à vif - Jessica Batut à l'épreuve de Tarkos

"Broyage"
"Broyage" - © Christophe Raynaud de Lage

La performeure bruxelloise Jessica Batut trace une voie singulière dans Broyage conçue avec Latifa Laâbassi au Sujets à vif au Festival d’Avignon. Elle y explore les entrailles de l’œuvre poétique Je gonfle de Christophe Tarkos. Nous l’avons rencontrée, un soir, à 23h30.

Quelle a été votre première impression quand vous avez découvert Je gonfle de Christophe Tarkos ?

Latifa Laâbissi m’a demandé de le lire. Je suis très sensible à l’écriture de Christophe Tarkos mais je ne connaissais pas ce texte-là. Lire un texte et l’entendre, ce n’est pas la même chose. La première fois, je l’ai lu très vite : quarante pages en quatorze minutes. C’était un peu hypnotisant. A la fin de la lecture, Laatifa Laâbissi m’a dit : " Imagine quelqu’un rempli de ce texte, ça serait formidable ! " Le travail était monstrueux. Mais j’ai effacé mes peurs et j’y suis allée. Bon, la peur est encore là (sourire).

L’œuvre de Tarkos me parle beaucoup. A chaque fois, j’y mets des images différentes selon l’actualité, l’humeur, etc. Certains peuvent y voir des paysages montagneux, quelque chose de très lumineux... tandis que d’autres, un hymne à la Grèce, au combat ou un appel à l’union.

La mise en danse est très dépouillée. Elle semble suivre des lignes de fond, vous semblez portée par des vagues, voire même déportée.

Aux origines, il y a l’errance et le tracé de certaines figures dans l’espace. Puis, au fur et à mesure, l’errance a pris la forme d’un balancement. A l’exception du fragment que je dis très vite au centre du plateau à la fin de la performance, je n’y suis jamais. Seuls comptent les bords, je les longe. J’arpente le plateau tel un animal, un prédateur.

Latifa Laâbissi parle beaucoup de l’incarnation de la figure. Certaines figures sont plus repérables que d’autres qui sont plus abstraites, ouvertes. Nous avons beaucoup improvisé, travaillant par blocs de dix pages, sur des qualités de corps très différentes pour ne pas courir le risque de nous figer. Nous y avons ajouté des rythmes différents : le ralenti, l’accéléré, les torsions, etc.

Lorsque nous avons débuté le travail, je connaissais le texte parfaitement mais dès qu’on y ajoutait le mouvement, j’oubliais tout. C’était vertigineux. Avec le temps, le travail, la pièce évolue. Elle est plus littérale, moins abstraite.

Pourquoi la pièce commence t-elle à perdre son caractère " abstrait " ?

Je ne sais pas. C’est peut-être nécessaire. Lisbeth Gruwez m’a dit que lorsque je me secoue, ça l’avait secouée aussi. Ma voix n’est jamais affectée par le trajet physique sauf à cet endroit-là. Elle est affectée par le tremblement. Pour Lisbeth Gruwez, c’est par cette porte-là, qu’elle est rentrée dans la physicalité de Broyage. Pareil pour moi, peut-être en raison de l’épuisement. J’ai une amie qui a éprouvé une grande émotion aussi. Je parle des machines, de la production, de la manipulation. Chacun y voit ses images. Et c’est très bien comme ça.

Dans Broyage, vous nous faites dos quasiment toute la durée de la pièce. Il n’y a qu’à la fin où on voit votre visage. Vous avez un phrasé particulier, comme une signature musicale, presque.

D’emblée, nous avons choisi de nous emparer du texte et de sa poétique de manière radicale. Lorsque nous avons commencé le travail, je ne connaissais pas le texte, nous avons fait beaucoup d’essais. Un jour, je l’ai dit de dos, en arrière plan. Ca a beaucoup marqué Latifa Laâbissi et elle a décidé que nous le ferions de dos. D’abord, cela m’a paru étrange. Puis, au fur et à mesure beaucoup moins, jusqu’à ce que nous pointions, à notre grande surprise, le fragment textuel suivant : " nous nous retournerons pas, nous nous retournerons pas (…) nous ne pouvons pas nous retourner, nous avancerons (…) " J’ai fait le dos, mien. Pour moi, le mur du Jardin de la Vierge est comme un partenaire. Je m’en sers pour y faire rebondir la parole comme une balle de ping-pong. Dans les vitres, je vois aussi un peu les spectateurs.

Le texte se présente sous la forme de colonnes. Trois, quatre mots composent une ligne et quatre phrases, un paragraphe. Latifa Laâbissi ne m’a pas vraiment dirigée sur le texte. La question est plus comment la voix vient chercher le spectateur et non l’inverse. Je dois envoyer la balle mais je n’ai aucune stratégie ni intentions précises.

Justement avez-vous essayé d’y mettre des intentions ?

Jamais ! C’est pour cette raison que le passage où je me secoue, le tremblement m’aide beaucoup. En outre, je comprends le sens de certaines phrases seulement maintenant. La création est très récente. Je me suis acharnée à apprendre le texte, à faire le travail. Et c’est aujourd’hui avec le spectateur que je prends conscience de l’immensité de Je gonfle et de ses échos dans l’actualité. Parfois, certaines phrases jaillissent dans ma tête de manière intense, brutale.

J’agis beaucoup sur le rythme, les ralentis, les accélérés, ça m’aide. Je les envisage comme des matières.

C’est intéressant, vous faites donc résonner en creux le silence. Pourquoi ?

Il permet de mettre en lumière le texte qui le précède. Ca va tellement vite, qu’il est difficile de s’accrocher à une phrase ou un mot. Les phrases disparaissent. Parfois seuls quelques fragments apparaissent, puis il y a cette espèce de silence. Et tout le texte revient. Ca permet de mieux voir, entendre et même rêver.

Vous opposez presque le verbe à la figure corporelle. Ils ne se rencontrent jamais vraiment. C’est presque comme un pur effet de mise en scène. Ils sont déphasés. Pourquoi ce choix ?

Je connais le texte et il ne coïncide pas forcément avec le corps. C’est très perturbant et très difficile à tenir.

A mon sens, c’est pour ne pas imposer un sens unique et ouvrir un champ des possibles, un espace à rêver. Si je disais Je gonfle de face en y apposant un sens, des intentions, ça le fermerait immédiatement. C’est un texte poétique, il est vital de le laisser ouvert.

C’est bien qu’il y ait l’effet sweat à capuche gris XL (NDLR : Jessica Batut se dissimule derrière un sweat à capuche gris). Au début, Latifa Laâbassi voulait quelque chose d’encore plus radical : un sweat à capuche noir, l’image du jeune des cités ou du hooligan. Là, je porte un sweat à capuche gris XL avec un arbre doré dessiné dans le dos. Il rappelle celui qui est dans le jardin de la Vierge et l’écriture de Tarkos, la multitude de mots qui se ramifient, un mot appelant un autre : " nous bombardons, nous faisons des bombes (…). L’écriture de Tarkos appelle l’abstrait.

Christophe Tarkos semble vouloir toujours " casser ", la pensée ne s’installe jamais. Comme vous à travers cette dislocation corps, verbe, espace.

Le texte opère une sorte de transe au travers le gonflement des phrases. Pareil pour le corps. Et le fait d’être de dos, c’est comme aller tous ensemble de l’avant.

Quelqu’un m’a fait remarquer que lorsqu’on part à la bataille, il y a toujours des moments où on recule. Tu y vas, tu attaques, et pour ne pas t’épuiser ou même mourir, tu recules, tu reprends tes forces et tu y retournes.

En fonction des jours et de l’actualité, certaines phrases résonnent étrangement : " nous sommes portés, déportés (…) nous sommes nus, nous grimaçons. " Je vois Auschwitz. Certaines phrases résonnent plus que d’autres. Comme je vois les conflits au Proche et Moyen-Orient dans l’expression " le pays lumineux ".

Votre travail se confronte régulièrement à des univers extrêmes, très différents : performances, Bas Nylon (Jean Biche), etc. Ici, il y a une dimension très métaphysique et radicale dans le travail qui nous fait même douter de ce qu’on voit vraiment. N’est-ce pas d’ailleurs votre travail d’interprète le plus radical ?

C’est vrai du point de vue de la proposition scénique – de dos - et du texte dit de manière monocorde. C’est paradoxalement faire un pied de nez à ce qu’est le Festival d’Avignon (sourire). C’est faire dos à la surexposition, au foisonnement des propositions, au rythme rapide, etc.

Une journaliste de France 3 m’a demandé si cela ne me frustrait pas d’être de dos car personne ne me reconnaîtrait. Je trouve cette remarque magnifique. Pour moi, faire Avignon, c’est en soi une superbe visibilité. C’est vrai, quelqu’un qui ne me connaît pas, ne me reconnaîtra pas dans la rue. Mais peu importe. Pour moi, le plus important, c’est de servir au mieux le travail. Je fais complètement confiance à Latifa Laâbassi, à Christophe Tarkos, au travail sur le corps. J’aime le travail extrême, cela me fait vibrer.

La radicalité vient de la texture des mots et de la quasi, absence de pauses. La mise en danger est, par exemple, mille fois plus grande que celle que je peux ressentir sur Bas Nylon au travers la nudité. Ici, l’exigence est incroyable. Elle me demande une très grande préparation physique et mentale en amont. Je suis presque dans un état de compétition parce que c’est très fragile. C’est cela qui est beau. Si j’ai la moindre distraction, je peux me perdre.

J’ai suivi la formation Lassaad à Bruxelles, celle du Théâtre National de Bretagne et Essais au C.N.D.C d’Angers. J’écris. J’ai toujours eu des pratiques très physiques. J’ai déjà créé trois solos et un duo. Aujourd’hui, Broyage fait sens dans mon parcours, il réunit tout. C’est un condensé de travail physique, performatif, d’acteur très exigeant. J’endure mais j’adore ça. C’est mon petit côté maso (rires). Parfois, je suis tétanisée face à l’ampleur de la tache. C’est encore en chantier. Latifa Laâbassi est tout le temps là, elle regarde, elle pointe. Nous avançons. La partition physique se transforme. Je ne suis pas tranquille. Avant la représentation, je fais 90 minutes du yoga avant, j’appelle Tarkos, ma grand-mère et toutes les forces possibles de la terre (rires). Je médite. Et puis, j’y vais avec mon sweat à capuche. Le plateau se transforme en ring de boxe.

Vous fourmillez de projets. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

Je vais collaborer avec Latifa Laâbissi, Nadia Lauro et la Cie de l’Oiseau-Mouche sur le projet Pourvu qu’on ait l’ivresse. Nous jouerons en mars 2016 à Nanterre - Amandiers. C’est une expérimentation. Je ne peux pas en dire plus.

Je vais faire plusieurs workshops : un sous la direction de Falk Richer en août prochain à la Biennale de Venise et un autre avec Lisbeth Gruwez en décembre prochain. J’ai également un projet de film avec le réalisateur Jérémie van der Haegen.

Pour l’instant, j’ai décidé d’abandonner un peu mes projets personnels. De toute façon, je suis une très mauvaise RP (rires).

J’adore danser, cela me rend heureuse. Quand je bouge, je suis heureuse. Je suis physique.

 

Broyage Latifa Laâbassi et Jessica Batut, Programme A – Sujets à vif – du 5 au 11 juillet 2015 au Festival d’Avignon. Reprise (en cours).

 

Pourvu qu’on ait de l’ivresse de Laifa Laâbassi et Nadia Lauro, du 24 au 27 mars 2016 à Nanterre Amandiers.