Armel Roussel, Après la peur au Théâtre les Tanneurs

Quelques photos des participants au work in progress d'Armel Roussel
Quelques photos des participants au work in progress d'Armel Roussel - © Théâtre Les Tanneurs

Un des plus intéressants chantiers de Bruxelles vient d’ouvrir ses portes. C’est "Après la peur" d’Armel Roussel au Théâtre les Tanneurs. Retours.

Après la peur est le pilote d’une création/Road Trip d’Armel Roussel qui n’existe pas encore, pas tout à fait. Elle le sera en 2015 à Montréal (première mondiale), Bruxelles et ailleurs. À l’origine, un voyage à Montréal du metteur en scène, en 2012, comme une promesse - il ne le savait pas encore avec Sarah Berthiaume et Gilles Poulain-Denis -, et une création/monstre, La peur, en 2013 au Théâtre National à Bruxelles.

Après la peur est une création en devenir, volontairement " humaine ", avec l’envie furieuse " de resserrer les rangs avec les spectateurs ". Cela n’a rien d’un caprice, elle révèle l’intransigeance de l’artiste face aux dérives mercantiles de certaines institutions culturelles.

Après la peur prolongera la parole de nuit par une traversée de Bruxelles en voiture, d’après les textes d’auteur-e-s/francophonie plurielle : Selma Alaoui, Sarah Berthiaume, Dany Boudreault, Jean-Baptiste Calame, Salvatore Calcagno, Soeuf El Badawi, Joël Maillard, Florence Minder, Julien Mabiala Bissila, Gilles Poulin-Denis et Armel Roussel.

En 2014, le processus de création est littéralement ouvert aux publics, ils l’expérimentent pendant cinq jours au Théâtre les Tanneurs. Lorsqu’on interroge Armel Roussel sur l’aspect " médiation culturelle " du projet, il s’étonne d’une certaine tendance au délire " médiation culturelle " actuel – " légitimant souvent des formes de financements " - et préfère s’en détacher, pointant au passage une différence entre " participation " et " interaction " : " J’ai toujours considéré faire plus un théâtre de présentation que de représentation. Ici, le spectateur est au centre du processus, il est partenaire. Il est, à la fois, co-créateur de l’instant qui se partage (responsable) et co-créateur de ce qui est en train s’écrire. Nous lui demandons d’écrire littéralement. Les textes seront repris dans la création. Néanmoins, Après la peur sera moins une création participative qu’interactive, in fine. Pour moi, il y a une différence. Dans l’interaction, tu crées l’instant, le temps. Tandis que dans la participation, tu crées la matière. " On sent l’artiste intarissable sur le sujet.

Les facettes ? Il y en a 9 : la ville est une autre. Comme autant de jeux de lettres sur des thèmes différents. Une partition, encore rêvée, sur le fil de l’Abécédaire de Gilles Deleuze. Ici, dansent les ombres des voitures, intérieur et extérieur nuit/Tanneurs.

Entre instantanés polaroid, lettres manuscrites et caméra sur pied, deux lettres YX, c’est la plus francophone des voitures japonaises " dont vous êtes le héros " imaginée par Armel Roussel. Sur la mezzanine, Uiko Watanabe, l’ambassadrice de la langue française, collecte des choses invisibles, des paroles fugitives, possédant la beauté brute de l’imaginaire, le nôtre. Et dans la fièvre des injures défendues en clôture, celles que l’on ne dit jamais en japonais, restent tous nos présents faits aux Montréalais, comme d’étranges suspensions dans le récit.

Là, trois lettres ZRQ, Zigzag Résistance Question, c’est la voiture Radio Polar dirigée par Florence Minder dont le lyrisme n’a d’égal que la maîtrise inouïe des grands textes (La dignité de Penser de Roland Gori, Les nouvelles servitudes volontaires d’Annie Le Brun, etc.), d’une playlist déglingue (The Symbols, Molly Drake, Chopin, etc.) et de l’étonnante parcimonie du commentaire radio, ultra-glam. Icône tout court. Philip Seymour Hoffman parle. C’est Marguerite Duras qui traduit en français.

Là, encore, trois lettres JIK, Joie Idée, Kant, c’est la voiture de Gilles Poulin-Denis. Elle est la madeleine du temps retrouvé d’Adrien Letartre et Vanja Godée, à la fois, celle de la mémoire intime (Ghost Pelletier) et celle mythique de l’Amérique 1937 façon Sweet Chicago de Robert Johnson. Les fantômes du temps sont à côté de nous, en nous. On les sent, les yeux fermés.

Le chiffre n’est pas sacré. Six voitures sont encore à explorer. En filigrane, Armel Roussel tisse le portrait d’une ville, Bruxelles, avec la complicité de Selma Alaoui, Sarah Berthiaume, Dany Boudreault, Lucie Debay, Soeuf El Badawi, Julien Jaillot, Denis Laujol, Vincent Minne, Gilles Poulin-Denis et Sophie Sénécaut, aussi Des artistes qui " ne sont jamais tous ensemble ", comme ils le soulignent en plaisantant.

Le théâtre d’Armel Roussel, étrange mélange d’exaltation et de désespoir, est bouillonnant, fébrile et multipistes. Il raconte la difficulté du " vivre ensemble " dans une société avide, trop sourde aux élans les plus créatifs et aux amoureux/souvent corps solitaires. Après la peur n’y échappe pas. Des instants de grâce purement poétiques se cristallisent déjà pour illuminer la ville. À mêler la vie, la playlist, le théâtre et la nuit, on la voit d’une manière très particulière.

 

Sylvia Botella

Après la peur work in progress, Armel Roussel/[e]utopia3, du 5 au 9 novembre 2014 au Théâtre les Tanneurs à Bruxelles.

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