Adieu Kharkov

Adieu Kharkov
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Adieu Kharkov - © Jacques Schraûwen

Au départ, il y a un livre, un " presque-roman " de la comédienne Mylène Demongeot, parlant de sa mère. Son adaptation en bande dessinée s’ouvre aussi sur la vie de l‘actrice, sur le vingtième siècle, un siècle qui a vu les droits de la femme devenir de plus en plus une réalité.

Mylène Demongeot est une de ces actrices, nées avec les années cinquante et l’apparition de " vamps " à la française, dont la carrière a réussi à ne pas être monolithique. Elle a tourné avec Jean Marais et Louis De Funès, bien sûr, dans la série des Fantômas, mais aussi avec Michel Piccoli, Dirk Bogarde ou Gérard Depardieu.

Mais ce livre n’est pas, loin s’en faut, un recueil de souvenirs en strass et paillettes ! Il se nourrit d’abord et avant tout du récit d’une existence, celle de la mère de Mylène Demongeot qui, atteinte d’un cancer en 1985, lui a tout raconté d’elle et de son passé, de ses passés…

Il y a donc d’abord eu un travail d’écriture, de la part de Mylène Demongeot, une plongée dans une existence qui n’était pas la sienne mais dont elle est née, en quelque sorte. Et cette plongée, dans le cadre de cet album de bd, lui a permis aussi de dépasser ses propres pudeurs et de parler d’elle et de ses amours, de Marc Simenon, et aussi et surtout de ses libertés parfois difficilement acquises.

Dans le livre à la base de cette adaptation, c’est essentiellement à sa mère que Mylène Demongeot s’est attachée. A son destin totalement extraordinaire. A son existence qui, de l’Ukraine à la Russie, de la Russie à la Chine, de la Chine à la France, a forgé un personnage hors du commun.

C’est en fait le portrait d’une femme qui a tout fait pour sortir d’un univers de pauvreté et de misères plurielles, physiques, morales et culturelles.

Mais cette adaptation a décidé de mêler au récit de cette existence exceptionnelle celui, également, de la vie de Mylène Demongeot. Et c’est ainsi que s’est construit le scénario, et qu’il est vite apparu aux deux scénaristes/dessinatrices qu’il allait falloir dessiner à deux, l’une s‘occupant de la mère, l’autre de la fille ! Et c’est ainsi qu’on a entre les mains un livre étonnant, écrit à trois, dessiné à deux, un livre de femmes, un livre féministe, aussi, mais dans le sens humaniste du terme. Un livre, enfin, qui réussit, avec tendresse, avec humour, avec pudeur à traverser un siècle de belles révolutions humaines par le biais de deux héroïnes aux existences surprenantes et "politiquement incorrectes".

Incontestablement, c’est Mylène Demongeot qui est au centre de tout cet album. Mais à aucun moment les auteures ne cherchent à créer une icône. C’est un livre pudique, oui, mais qui montre les héroïnes qui en sont la trame profonde telles qu’elles sont, avec leurs défauts, leurs erreurs, leurs failles, leurs amours. Et c’est ce qui rend ce livre passionnant, passionnément humain aussi et surtout.

Parce que, finalement, ce qui caractérise ces deux femmes, c’est l’amour… Des amours vécues différemment, la mère de Mylène utilisant les hommes, Mylène, elle, vivant ses passions avec romantisme et folie mêlés.

Plus qu’une biographie dessinée, cet album est un bel exemple de collaborations multiples réussies, menées à terme avec talent. Les talents conjugués des deux dessinatrices, de l’auteur du roman à l’initiale de cet album, des talents qui mènent à ce qui est une fresque de sentiments et de réalités, racontée et dessinée sans aucune sentimentalité.

Un livre qui devrait plaire tout autant aux amateurs de grande Histoire, de cinéma, de bande dessinée, de destins humains, et de narration novatrice !

 

Jacques Schraûwen

Adieu Kharkov (dessin et scénario (d’après Mylène Demongeot) : Claire Bouilhac et Catel Muller – éditeur : Dupuis)