"A Plague Tale : Innocence", ou l'amour fraternel au temps de la peste : un chef-d'œuvre du studio français Asobo

Il est des périodes de l’Histoire de l’Humanité que récits, contes et légendes auront glorifiés, au point que l’imaginaire collectif contemporain rêverait d’y retourner si, à tout hasard, un certain Doc aux cheveux ébouriffés passait par là.

Le Moyen-Âge est typiquement l’une de ces périodes : chevaliers, mages enchanteurs, batailles épiques hantent nos récits d’enfance. Et pourtant, quelle ère plus terrible à vivre : une espérance de vie qui dépasse rarement les 30 ans pour les simples paysans, des famines et épidémies fréquentes, quand ce n’était pas les guerres qui ravageaient les territoires.

Le studio français Asobo nous envoie cette réalité en pleine figure avec une merveille vidéoludique, "A Plague Tale: innocence".


Pour ceux qui n’ont que quelques minutes devant eux, ce synopsis leur permettra de déjà se faire une bonne idée du jeu :

"A Plague Tale : Innocence" est un jeu vidéo sombre, parfois malaisant, tant il ne veut pas épargner le joueur de la violence et des atrocités d’un Moyen-Âge dévasté par la peste et le fanatisme religieux. Le joueur incarne Amicia, jeune noble qui se retrouve seule à devoir protéger son petit frère de cinq ans, Hugo, de l’Inquisition, et de la peste noire, qui dévaste cette France moyenâgeuse du XIVe siècle. L’innocence de l’enfance est ici confrontée à la cruauté violente des adultes : un affrontement qui prend forme tant au niveau des graphismes, que de la trame narrative et du gameplay. C’est donc un véritable chef-d’œuvre que nous a concocté le studio français Asobo, mais qui ne conviendra qu’au joueur prêt à vivre une expérience obscure et captivante.


La France, au XIVe siècle, traverse une de ses "pires périodes de l’histoire, avec la peste noire", commence Sébastien Renard, directeur narratif, dans les webséries consacrées à la création du jeu. Asobo fait le pari risqué de planter son histoire dans cette époque sombre, loin des clichés médiévaux traditionnels. Ici, le joueur n’incarne pas un vaillant chevalier ou autre combattant aguerri, mais une jeune fille à peine sortie de l’enfance, Amicia, qui devra protéger Hugo, son petit frère de 5 ans.

C’était un sacré pari, réussi avec brio, que de faire s’affronter l’innocence de ces deux enfants à la brutalité d’adultes cruels, dans un univers médiéval marqué par la peste noire. A la fois du côté des dialogues, de la trame narrative, du gameplay et des graphismes, tout dans le jeu incarne cette confrontation.

Des environnements époustouflants

Asobo Studio est situé à Bordeaux, dans une France où de nombreux villages ont gardé un héritage médiéval marqué. Leur représentation d’une France du Moyen-Âge tardif est donc grandement inspirée de cette région. "On a plein d’exemples dans la région de ces villages qui transpirent le Moyen-Âge, sans avoir ces archétypes assez convenus […] comme ces maisons à colombage" explique Olivier Ponsonnet, directeur artistique du studio bordelais. "On voulait rendre justice à cette architecture des rues sinueuses, des maisons pas droites, des choses rafistolées, et avec des matériaux très simples" ajoute David Dedeine, le directeur créatif, dans la websérie making-of.

Et en effet, lorsque l’on arpente ces rues et chemins du XIVe siècle, on est frappé par le réalisme de l’environnement qui nous est offert. En plus d’une qualité de modélisation 3D très élevée, la composition des environnements est époustouflante. On a rarement l’impression qu’une scène est trop fournie, ou trop vide. Un exemple est la reproduction de la forêt : chaque branche, chaque feuille morte, chaque caillou semble être naturellement arrivé là, par les forces de la nature. Rarement, même dans les jeux aux graphismes les plus réalistes, l’environnement aura été aussi naturel.

Et Sébastien Renard, directeur narratif de détailler : "On a fait énormément de recherches pour avoir le parfum, la saveur de cette époque-là. Par exemple, les rues étaient extrêmement sales, on n’avait pas du tout les notions d’hygiène d’aujourd’hui." Tout au long du jeu se succéderont ces différents mondes qui se côtoyaient à l’époque : en partant d’un château de la famille noble d’Amicia et Hugo, la quête nous emmène vers villages, champs de bataille, édifices religieux, châteaux forts. Le souci du détail des artistes offre un univers sombrement magnifique, où la réalité crue du Moyen-Âge enveloppe le joueur, bien loin des stéréotypes chevaleresques.

A ajouter à cette composition des scènes diablement maîtrisée, une gestion impressionnante de la lumière. "On a pas mal travaillé à partir de tableaux de maître, pour essayer de récupérer cette espèce de lumière naturelle, le plus possible. Garder des sources de lumière pour retrouver des touches à la Vermeer, ou à la Brueghel" explique Davide Dedeine. Et en effet, certaines scènes s’apparentent à de vrais tableaux, dans lesquels on s’arrête plusieurs minutes pour s’imprégner de l’atmosphère parfois enchanteresse, souvent obscure.

Survivre en restant un enfant ?

Côté scénaristique, la trame narrative est assez convenue : Amicia et Hugo doivent fuir l’Inquisition, qui recherche activement ce dernier. Dans cette fuite, il ne pourront ni sur leur famille… Ni aucun adulte. Tout au long de son périple, la fratrie rencontrera d’autres enfants ou jeunes adolescents, qui les aideront à franchir les obstacles sur leur chemin. Le gameplay est ainsi diversifié (grâce notamment à de l’alchimie), et renouvelé à étapes clés du jeu, afin d’éviter l’ennui dû à la répétition.

Pour encore plus souligner la fragilité de ces êtres pas encore tout à fait adulte, Amicia n’aura que sa fronde pour se défendre (ou attaquer). Une arme bien dérisoire face aux haches, épées, fléau d’armes que manient les soldats. Au début, elle sera plutôt hésitante à l’utiliser (tout comme le joueur) pour blesser, voire tuer un autre humain. Mais le jeu nous confrontera vite à la nécessité de cet acte pour survivre. Même si son petit frère de cinq ans doit y assister... Le jeu, intelligemment, pose également la question de l’impact de telles situations sur ces enfants. Dans cette logique d’une grande sœur qui protège son petit frère dans un univers barbare, on retrouve une certaine influence d’une perle vidéoludique : "The Last of Us" de Naughty Dog.

Ainsi, une attention toute particulière a été portée sur la modélisation et l’animation des visages, très réussies : au fil de leur périple, Amicia et Hugo seront physiquement marqués par les épreuves rencontrées, tant sur leur peau que dans leur regard.

Les rats, symbole de « la face cachée de notre monde »

Au-delà de la menace de l’Inquisition, représentée par ses soldats et représentants religieux, un élément central du gameplay est la peste. De nouveau, Asobo studio a posé un choix artistique audacieux, en décidant de représenter littéralement cette maladie mortelle par des rats. Des centaines, des milliers, des hordes absolument abominables de rats, qui ne craignent que la lumière. "Le rat suscite le dégoût, c’est un peu la face cachée de notre monde. Le rat, il vit sous nos pieds, dans nos égouts. Dans l’univers urbain, c’est une créature que l’on craint de voir, car elle nous rappelle la saleté, cette notion de maladie" décrit Sébastien Renard, directeur narratif.

Tout au long du jeu, la présence de ces hordes de rat se fera de plus en plus pesante, menaçante, dérangeante. A souligner, la belle performance technique derrière l’animation de ces milliers de petits êtres : ils agissent telle une marée rugissante, menaçant d’engloutir tout ce qui représente de la chair fraîche à déguster. "Ces rats, c’est une vraie prouesse technique. On a plus de 5000 rats en simultané à l’écran, qui ont chacun leur propre comportement, avec une conscience de horde" précise Kevin Choteau, game director. Le réalisme de la représentation moyenâgeuse est ainsi ponctué d’éléments fantastiques, qui rendent le jeu encore plus attrayant.

Malgré les thématiques sombres et pénibles abordées, "A Plague Tale: Innocence" est une vraie pépite vidéoludique, qui séduit par le réalisme et l’honnêteté de son propos. Le joueur n’est jamais épargné de ce qu’un Moyen-Âge tardif dévasté par la peste endure, au point d’en ressentir une certaine gratitude envers le studio français. L’expérience marque ainsi fortement à la fois la rétine et les cellules cardiaques par sa qualité graphique, narrative, et son intensité émotionnelle. Vous ne verrez plus le Moyen-Âge de la même manière.


"A Plague Tale: Innocence" développé par Asobo Studio et édité par Focus Home Interactive, disponible depuis mai 2019 sur PC, XBOX One, et PS4. Une démo gratuite est disponible sur ces plateformes.