The Wall Live : tableau de notre époque

The Wall Live
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The Wall Live - © Eric Laforge

Ces 27 et 28 mai, le Sportpaleis d’Anvers a été le théâtre d’un évènement unique. Roger Waters y a par deux fois présenté l’intégralité du célèbre double album de Pink Floyd : The Wall. Le bassiste et chanteur a vu très grand, et ne s’est pas contenté d’une réplique de son succès du passé. Beaucoup plus qu’un concert, le show est une véritable fresque des maux de notre époque et de celle d’avant. Le gigantesque mur, qui petit à petit se construit sur scène, est le support de cette peinture de l’esprit. L’esprit, celui d’un homme qui nous ouvre son cœur sur scène, et nous en montre les cicatrices.

Samedi 28 mai 2011, Anvers. The Wall Live, Roger Waters, deuxième. L'endroit sent encore l'émotion de la veille. Les quartorze mille chanceux du jour remplissent progressivement la salle. En face d'eux, et sur tout le long de l'énorme scène, le mur. Même inachevé, il est impressionnant.

Les lumières s'éteignent seulement que c'est déjà la folie dans la foule. Et c'est vrai qu'on l'attendait ce concert. Les billets de ce qu'on peut certainement appeler le show de l'année, voire plus, se sont arrachés en quelques minutes il y a plus d'un an.

Deux militaires tout droit issus de la Gestapo traînent un homme sur scène. Les fans incollables murmurent un peu partout : « C'est Pink !». Pink, mélange de Waters et Syd Barett, est le personnage/avatar par lequel Roger nous évoque son mal-être interne. The Wall, l'histoire de cet homme privé de son père, maltraité à l'école, sous l'emprise d'une mère surprotectrice et trompé par sa femme, qui perd tout simplement les pédales. Flanqué de ses deux gardes, Pink est jeté à terre. Un air de trompette retentit. Il rappelle celui d'Outside The Wall, dernière chanson du double album de 1979.

In The Flesh arrive comme une bombe sur le public, qui explose littéralement. Celui que tout le monde attend arrive, Roger Waters. Classe et parfait gentleman, il salue la foule. Grand manteau de cuir et brassards marqués des célèbres marteaux rouges, son chant est juste, comme il y a trente ans. À soixante-sept ans, il est en forme. Entre les feux d'artifices et bruitages de guerres, un avion, celui du père du bassiste, traverse la salle et vient s'écraser dans le mur. L'histoire commence. Le show, lui, tourne déjà à plein régime.

Dans le grand trou du milieu du mur, se trouve le groupe qui accompagne l'ex-leader de Pink Floyd. Les musiciens, pas vraiment visibles durant le concert, sonnent admirablement bien. Certains d'entre eux sont des habitués que l'on pouvait déjà retrouver lors de l’interprétation du mur en 1990 à Berlin. Le jeu est à la fois fidèle à l'esprit du Floyd et à la fois frais, aux goûts du jour. Chose rare, le son, quadriphonique, est impeccable.

Une œuvre contemporaine

C'est une version actualisée de son œuvre que Roger Waters nous offre le temps d'une soirée. L'introspection et l'isolation de la personne laissent place à des thèmes plus franchement soutenus comme le capitalisme, le conformisme, la pauvreté et toute l'horreur de la guerre. Le mur s'exporte. Il sépare ceux qui ont faim de ceux qui mangent, ceux qui ont froid de ceux qui ont chaud, ceux qui larguent des bombes de ceux qui recollent les morceaux au sol. Trop de thèmes à la fois? Peut-être, mais ceux-ci sont plus d'actualité que jamais.

 

Quand les colombes se muent en bombardiers, c’est toute la pensée de Roger Waters qui s'imprime sur le mur. Celui-ci est à la fois le décor et l’élément principal de ce théâtre rock. Grâce à un jeu de lumière époustouflant, de projection de films et d'images sur le mur, nous nous transportons depuis le métro londonien jusqu'en classe d'école, depuis la chambre d'une rockstar jusqu'à un meeting fasciste digne du Troisième Reich. Les couleurs se mélangent sur le mur, les briques partent et reviennent, les mots s'inscrivent et s'effacent. Du début à la fin, le spectateur ne sait plus où donner de la tête. Les prouesses techniques sont impressionnantes et affolantes.

 

Quand la dernière brique se pose sur Goodbye Cruel World, la première partie s'achève. Nous somme alors nez-à-nez avec une construction de 11 mètres de hauteur et 73 mètres de long. Durant l'entracte, l'hommage aux victimes de guerres ou d'attentats continue sur la gigantesque toison, qui sépare totalement le public des musiciens.

Behind The Wall

Hey You rouvre le bal, masqué. Les spectateurs ne voient rien de derrière le mur, mais les animations visuelles continuent. Les anciens dessins bien connus et old-school s'alternent avec des compositions 3D à couper le souffle. Après Is There Anybody Out There et Nobody Home, l'émotion est à son comble sur Bring The Boys Back Home. Plusieurs personnes du public ne retiennent plus quelques larmes à la vue de retrouvailles entre des militaires et leurs familles.

 

Si l'interprétation des parties vocales de David Gilmour par le chanteur Robbie Wyckoff ne sont pas toujours à la hauteur, le jeu de lead guitar de Dave Kilminster sera, lui, irréprochable. Notamment sur Confortably Numb et son solo hors du commun, réalisé depuis le haut du mur. Les fans, jeunes et moins jeunes, vibrent.

 

L’apothéose rock du concert, c’est Run Like Hell. Les guitares se déchainent sur un beat de batterie bien martelé. La voix de Roger Waters, authentique, donne des frissons sous décors de grande messe nazie. L’étendard des marteaux rouges croisés flotte partout dans la salle. Messages de paix et images de guerre lourdes de sens défilent sur le mur. De gauche à droite, les chefs d’États en prennent alors tous pour leur grade. Le climax est atteint lors de la projection d’une tristement célèbre vidéo issue des archives de l’armée américaine. Pris pour des terroristes, deux journalistes de l’agence Reuters se font froidement tuer par les tirs occidentaux.

 

The Trial, le procès final du protagoniste Pink, s’ouvre ensuite. Waters, sur fond de musique symphonique, nous transporte littéralement dans cette parodie de justice anglaise. L’occasion de jeter un dernier coup d’œil au mur, qui brutalement s’effondre dans un fracas innommable. Outside The Wall s’élève des débris, la boucle est bouclée. Alignés, les musiciens nous livrent une interprétation originale de la chanson de clôture à coups d’instruments acoustiques. On retrouve alors Roger à la trompette et son fils, Harry, à l’accordéon.

 

C’est à peine si le public ose demander un rappel, tellement le respect pour l’œuvre comme un tout est fort. Une fois présenté, le groupe s’en va, sobrement. La salle est en état de choc profond. Tout le monde est alors bien conscient d’avoir été le témoin particulier d’un rare moment rock, d’une œuvre grandiose et intemporelle.

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