Rock This Town : Berlin

Au moment de la naissance du Rock’n’Roll, l’Allemagne de l’Ouest se trouve dans un état de dépendance totale vis-à-vis des Etats Unis. Bref rappel historique, à la fin de la seconde guerre mondiale les alliés et les Soviétiques campent sur leur position et c’est le début de la guerre froide concrétiser par le fameux rideau de fer et le mur de Berlin construit durant la nuit du 12 au 13 août 1961 sur l’ordre de l’autorité du Berlin communiste soucieuse d’enrayer la vague d’exode d’est en ouest.

En 1958, Elvis Presley remplit ses devoirs militaires en Allemagne. Ni son statut de star ni surtout sa musique ne semblent titiller l’Allemagne profonde.

Il en va de même lors de l’été 1960 quand les Beatles et de nombreux groupes anglais font leur début à Hambourg. Leur notoriété ne sort guère de la cité portuaire. Les Allemands semblent fidèles à leur folklore Oberbayern, à leur cabaret nostalgique et à leur riche passé classique bien sûr allant de Mozart à Wagner avec la pointe de modernisme d’un Schönberg par exemple. De toute l’offre musicale anglo saxonne et plus particulièrement américaine, les jeunes allemands ne semblent apprécier que les crooners envoyés régulièrement égayer les casernes des GI.

Bien sûr avec le temps, on assiste à l’éclosion de quelques vedettes locales américanisées. C’est le cas notamment de Ted Herold, grand fan d’Elvis Presley, qui connaît notamment un grand succès avec quelques titres dans la fin des années 50. Un rockeur allemand qui s’adopte donc à la mode US. De son vrai nom Harald Walter Bernhard Schubring, il est né en 1942 dans le quartier de Schöneberg à Berlin.

Mais il faut attendre la deuxième moitié et la fin des années 60 pour assister à l’émergence d’un véritable mouvement rock allemand. Il est directement influencé par le rock progressif anglais, par Pink Floyd, dont le son planant et le côté grandiose des œuvres post Barret ne peuvent que séduire l’âme romantique germanique, d’autant que Pink Floyd s’inspire des expériences d’artistes comme Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen. Stockhausen, autre influence déterminante du rock de ton qui suit de très près l’évolution technologique de l’instrumentation électronique.

C’est ainsi qu’à Berlin se forme Tangerine Dream dont l’écriture lyrique se prête à merveille à l’utilisation intensive de synthétiseurs. A Cologne, Can crée un rock ethnico hypnotique et à Munich Amon Düül II est à la fois le chantre de la contre-culture 68tardes et le maître du schizo rock. Ce rock plutôt pessimiste, alarmiste, incantatoire et lénifiant s’impose rapidement à l’Allemagne et dans toute l’Europe et influence à son tour des artistes essentiels comme David Bowie par exemple dont nous reparlerons.

Parallèlement à ce mouvement des groupes allemands ont choisi de s’exprimer par le hard rock, certains avec une grande réussite comme le Scorpions.

Le mouvement électro rock allemand de la fin de ses années 60, reçoit l’appellation peu flatteuse de Krautrock, littéralement rock choucroute. Krauwt était aussi le nom donné aux soldats allemands par les Anglais pendant la guerre, terme raciste donc auquel il faut préférer 'kosmische musik'Et pour les jeunes allemands, même s’ils découvrent en même temps que le reste du monde démocratique, la contestation, la libération des mœurs, la vie en communauté, le psychédélisme, les drogues, et les cultures du monde, entendent bien se libérer des modèles anglais et américains. L’occupation, toute pacifique soit-elle, de l’Allemagne de l’ouest et plus particulièrement de Berlin est sans doute pour beaucoup dans la recherche d’une expression sinon nationaliste du moins identitaire.

Klaus Schulze, un des plus importants créateurs de cette musique électronique le dira, nous sommes avant tout Allemand, créons en allemand et si version anglaise il y a, ce ne sera qu’une question de business. Les groupes marquants de cette 'kosmische musik', qui se considèrent en marche du rock, sont donc Can, Popol Vuh, Cluster, Amon Düül, Cosmic Jokers, Faust, Tangerine Dreams, Ash Ra Temple, Neu ! et évidemment Kraftwerk, et Klaus Schulze qui a collaboré avec plusieurs d’entre-deux.

 

Tous ces groupes puisent dans le rock progressif, psychédélique et la musique contemporaine mais aussi dans le free-jazz, la musique ethnique travaillant sur le rythme binaire du rock en le transformant en cadence hypnotique et en créant des sensations auditives nouvelles. Tout s’est rendu possible par un appareillage électrique et électronique de plus en plus sophistiqués, synthétiseurs, orgues électriques, pédales d’effet et chez certains on note une utilisation inédite de la guitare dans l’imitation de sonorité synthétique. Les studios d’enregistrement s’adaptent à ces nouvelles technologies et parmi les plus célèbres on relève le Manor studio en Angleterre, l’Inner Space studio à Cologne ou encore Kink-Klang à Düsseldorf.

La 'kosmische musikest la base, en grande partie, de la new wave, de l’electronica, du postrock et bien sûr la techno dont Berlin est l’un des temples. La vie nocturne y est en effet fort trépidante dans les célèbres quartiers branchés de Mitte, Prenzlauer Berg, Friedrichshain et Kreuzberg. Il n’y a pas de couvre-feu à Berlin, on peut donc y faire la fête toute la nuit et parfois dans des endroits insolites comme des anciennes usines et des bâtiments industriels aménagés. L’offre semble illimitée en matière de cafés, bars et clubs de tout genre et pour tous les goûts.

L’influence de la 'kosmische musik' transparaît entre autres dans l’œuvre du Cabaret Voltaire, figure de proue de ce qu’on a appelé la vague industrielle britannique de la fin des années 70. Le Cabaret Voltaire s’inspirant largement des expérimentations du groupe Faust. Et bien sûr il y a les chefs-d’œuvre de la trilogie berlinoise de David Bowie dont les textures électroniques ne cachent pas non plus leurs dettes envers le mouvement allemand.

On ne sait pas très bien ce qui pousse Bowie à s’installer à Berlin après avoir quitté Los Angeles où il séjourne depuis 74 et avoir enregistré ''Station To Station'' à Londres en 76. L’argument de la recherche et de la quiétude et de la sérénité tenant difficilement la route dans une ville comme Berlin, on peut se dire qu’il s’installe sur place afin de mieux appréhender la culture de la 'kosmische musik' et surtout afin de trouver l’inspiration pour sa 'Trilogie Berlinoise' composée de 3 albums : ''Low'' et ''Heroes'' en 1977 et ''Lodger'' en 79, trilogie réalisée avec la complicité de Brian Eno.

Brian Eno n’est pas le producteur de ces albums, c’est Tony Visconti. Mais Eno a écrit quelques titres et surtout supervise toute l’orchestration électronique. Artistes pluridisciplinaire et diplômé des Beaux-Arts de Winchester, amateur de peintures conceptuelles, de la sculpture sonore, adepte de la musique aléatoire de John Cage et la musique répétitive de Steve Reich, eux-mêmes influencé par Eric Satie et Claude Debussy. Brian Eno est l’ex-claviériste et l’ex-ingénieur du son de Roxy Music. Il a parfaitement assimilé le sens du travail des acteurs de la 'kosmische musik', il collabore d’ailleurs avec certains d’entre eux. Et au milieu des années 70, il crée, entre disques pop et collaborations diverses, il est par exemple responsable du traitement du son sur ''The Lamb lies down on Broadway'' de Genesis en 1975. Il crée l’Ambient Music, minimaliste, d’approche froide voir parfois sombre et qui n’a strictement rien à voir avec la musique dite d’ascenseur. Il était difficile de vous parler de Brian Eno dans un autre contexte, puisque c’est à Berlin qu’il a pris toute sa dimension, qui ne paraît pas reconnue à sa juste valeur. Bowie et Eno ont contribué à la renommée des Studios Hansa qui seront ensuite utilisés par beaucoup d’autres.

U2 a aussi connu son aventure berlinoise, après la tournée qui a suivi la sortie en 1988 de ''Rattle and Hum'', succès commercial mais sans doute l’album le plus controversé du groupe, certains lui reprochant un trop grand intérêt à la culture américaine et un son typiquement américain lui aussi. Bono et sa bande veulent se remettre en question, se ménager un temps de réflexion et trouver de nouveaux espaces musicaux. En novembre 1990, U2 s’installe donc à Berlin, au studio Hansa, le même où Bowie a enregistré pour y travailler avec Brian Eno et Daniel Lanois. Eno ayant à ce moment-là d’autres occupations, c’est principalement Daniel Lanois qui assure la production. Mais la griffe de Brian Eno apparaît cependant sur cet album : ''Achtung Baby'' qui sortira en novembre 1991. Durant les sessions des bandes d’enregistrements disparaissent et une partie du travail de U2 au studio Hansa de Berlin se vend ainsi dans les circuits pirates, ce qui décide le groupe à rentrer à Dublin. Et finalement sur les 12 chansons que comptent ''Achtung Baby'', 2 seulement sont entièrement produites à Berlin. A l’époque où U2 arrive à Berlin, la ville est encore en effervescence suit à la chute du mur de honte à quelques jours près, juste un an auparavant.

Nombreux d’entre vous se souviennent sans doute de ces images de Berlinois détruisant le mur à coups de pioche de marteau et autres outils pendant que le musicien russe Rostropovitch exilé à l’ouest les encourage par un concert de violoncelle improvisé au pied du mur. Vous vous remémorez aussi certainement de ces embrassades entre inconnus dans un bel élan de fraternité, c’était le 9 novembre 1989.

Contacté pour remonter le spectacle ''The Wall'' dans le cadre d’un concert de bienfaisance au profit des victimes de la seconde guerre mondiale, Roger Waters reçoit l’accord des autorités de Berlin-Ouest et de Berlin Est pour l’organiser à Postdam Platz, un site de 10 hectares situé dans le No man’s land côté Est où prirent fin tragiquement de nombreuses tentatives de passages. Le concert, un des plus importante jamais donné en Europe, tant au niveau du public 300.000 personnes, 500.000.000 de téléspectateurs qu’au niveau des moyens à finalement lieu le 21 juillet 1990. Avec la participation de Brian Adams, The Band, James Galway, les Hooters, Cyndi Lauper, Ute Lemper, Joni Mitchell, Van Morrison, Sinead O’Connor, les Scorpions, Snowy White, Thomas Dolby, Marianne Faithfull, sans oublier les acteurs Tim Curry et Albert Finney.

Un mur de 80 mètres de long et de 25 m de haut est le décor de cet événement, mur sur lequel sont projetées des images de guerre, des listes de soldats morts au combat, de l’architecture raciste, des graffitis du véritable mur de Berlin etc. Un mur devant lequel une large piste permet le passage de voiture et d’engins militaires, des grilles manipulent d’énormes marionnettes et la fanfare des forces soviétiques unies est intégrée au spectacle qui se termine par la destruction rituelle du mur servant de décor, un incroyable spectacle !

''Berlin'' c’est également le nom d’un album de Lou Reed paru en 1973, album remarquable reconnu aujourd’hui comme un chef-d’œuvre incontournable mais boudé par tous à sa sortie, critique, publique et mêle la maison de disques de Lou Reed qui espérait la suite de ''Walk on The Wild Side''.

Le Berlin de Lou Reed c’est quelque part le prolongement rock de théorie théâtrale de Bertolt Brecht soutenu par la musique de Kurt Weill mais sans ironie salvatrice et sans faux espoirs. L’histoire que raconte Lou Reed dans ''Berlin'', celle du couple Caroline et Jim faite de jalousie, de violences, de drogues, de masochismes, de prostitutions, de maltraitances d’enfants et de suicides, pourrait se passer partout ailleurs. Alors pourquoi Berlin ? Bien parce qu’à cette époque Berlin, ville glauque, obscure et chaotique, ville d’échanges et de vols de secrets d’État, rempart le plus avancé contre l’idéalisme communiste tête de pont de l’impérialisme américain, ville occupée et faussement libre, coupée de ses racines et obligée de se réinventer en gommant les dernières années les plus sombres de son histoire. Berlin semble en effet être la ville de toutes les vicissitudes et d’une mélancolie sans fin.

Il y a aussi le groupe Rammstein le plus exporté actuellement, bien que ne chantant qu’en allemand.

Originaire de l’Allemagne de l’Est, Rammstein est installé depuis longtemps à Berlin. Un groupe qui fera polémique, le visuel, l’aspect assez 'musclé' de sa musique feront que certains y verront une association avec l’imagerie nazie. Accusant ainsi, à tort, le groupe d’avoir un lien avec cette idéologie nauséabonde. Il n’en est évidemment rien et le groupe sortira notamment le titre ''Link 2-3-4'' en 2001 avec un message politique assez clair. En traduisant un extrait du titre, cela donne : " Ils prétendent que j’ai le cœur à droite, pourtant que je baisse les yeux, je le vois battre à gauche ". Ce titre, fait également référence à un chant révolutionnaire du parti communiste allemand, écrit par le metteur en scène, poète et écrivain allemand Bertolt Brecht.

Rammstein qui fera encore beaucoup parler de lui en 2019 avec la sortie du titre ''Deutschland''. Dans le clip, d’une durée de plus de 9 minutes, le groupe évoque différents moments de l’histoire allemande : l’époque médiévale et la peste noire, la division des deux Allemagnes, l’époque de la bande à Baader mais aussi le Troisième Reich, ce qui permettra au groupe d’avoir à nouveau de nombreuses critiques, qu’ils réfuteront à nouveau. La même année, ils prendront notamment position pour un élargissement de l’accueil des réfugiés arborant un panneau ''Wilkommen'' alors qu’ils sortent des canoës gonflables sur scène.

Et puis comment évoquer Berlin sans citer l’incroyable travail réalisé sur place par Depeche Mode ou encore Nick Cave&The Bad Seeds. Les Britanniques et les Australiens passeront également beaucoup de temps à Berlin dans les Studios Hansa.

C’est notamment là-bas que Dave Gahan, Martin Gore, Alan Wilder et Andrew Fletcher enregistreront des classiques tels que ''People Are People'' ou encore ''Master and Servant'' dans le début des années 80.

Hansa toujours où le groupe R.E.M. décidera de s’établir pour enregistrer le tout dernier album de sa carrière, ''Collapse Into Now'', en 2011.

Newsletter Classic 21

Recevez chaque jeudi matin un aperçu de la programmation à venir.

OK