Qu'est devenu le studio de «Hey Jude» et «Walk on the Wild Side»?

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Imaginez. Vous êtes dans le studio qui a servi à enregistrer «Hey Jude»; aux murs les vinyles encadrés parlent d'eux-mêmes : «All Things Must Pass» de George Harrison, «Transformer» de Lou Reed, «Ziggy Stardust» de David Bowie et quelques autres. Vous êtes derrière la table de mixage du légendaire Trident Studio de Londres.

De l'autre côté d'une vitre se trouve la personne qui est venue y enregistrer. Vous entendez « Oxford Circus », « King's Cross St Pancras ». Bizarre. N'essayez pas de la reconnaître, il ne s'agit ni de Elton John ni de Mick Jagger, mais de la dame qui annonce quel sera le prochain arrêt de votre bus. 18 000 arrêts à passer en revue. Voilà comment un studio d'enregistrement parvient à gagner de l'argent à Londres.

           

Peter Hughes, la cinquantaine grisonnante, est le gérant du Trident Sound Studio. Plus de quarante ans après sa création par les frères Barry et Norman Sheffield, les murs ont conservé la légende des artistes qui y sont passés mais le business a bien changé. Le rock & roll a été remplacé par les doublages de film, les livres lus et les publicités pour la radio. Peter Hughes sort quelques photos jaunies d'un classeur et explique qu'en 1968, lorsque le studio ouvre ses portes, il possède une table d'enregistrement de 8 pistes, ce qui attire de nombreux artistes, friands de nouvelles technologies, ainsi que de prestigieux ingénieurs du son et producteurs, comme Ken Scott et Gus Dudgeon.

 

Treize ans plus tard, la fortune des frères Sheffield est gigantesque. Non seulement les studios tournent à plein régime mais en plus, une usine Trident fabrique 5 millions de bandes d'enregistrement par an pour de nombreux studios à travers le Royaume-Uni et des tables de mixage Trident sont sur le marché. Trop grand, trop puissants, les frères Sheffield doivent gérer trop d'affaires à la fois. Barry veut encore élargir la marque en se tournant vers la vidéo, tandis que Norman préfère s'inscrire durablement dans le domaine de la musique. Le désaccord est majeur et ne peut se résoudre que dans la vente du studio de Soho. Au cours des années 1980, le studio change de main à plusieurs reprises, mais les affaires sont loin d'être aussi profitables qu'auparavant. Peter Hughes reprend en main le « Trident » au début des années 1990, en sachant pertinemment que l'enregistrement musical n'est plus un moyen rapide de gagner des fortunes. « J'avais travaillé pour Radio Luxembourg, explique-t-il, et le temps que je passais à enregistrer des publicités était beaucoup plus rentable que celui passé à enregistrer de la musique. »

           

Les objectifs de plus grands photographes et réalisateurs ont donné au grand public une image totalement romantique du studio. Les heures passées en studio à « jammer » pour essayer de trouver des bases de morceaux, les locaux réservés pour plusieurs mois afin d'être sûr de ne pas être pris de court... Cela a existé, bien sûr, pour une trentaine de groupes peut-être, mais les maisons de disques n'ont, en vérité, jamais aimé signer des chèques en blanc à leurs artistes. Elles le sont encore moins à présent que les sources traditionnelles de revenus se sont taries.

 

Peter Hughes explique: « Au début des années 1990, à Londres, on avait plus besoin de studios aussi grands que celui-ci. La technologie numérique n'avait pas encore décollé, on était encore en analogue, mais j'aurais eu besoin d'acheter une grande table de mix, ce qui voulait dire un gros investissement. Et plus la technologie s'améliorait, plus il fallait être à la pointe de celle-ci. Au lieu de 3 micros, il aurait fallu en avoir 30. Au lieu de 5 casques, il aurait fallu en avoir 30. Quand il s'agit d'enregistrer de la musique, tout coûte plus cher, et pourtant, on gagnait beaucoup plus en faisant de la pub qu'en enregistrant de la musique. » Pour le propriétaire, la possibilité de conserver le Trident Sound Studio comme studio d'enregistrement musical n'a jamais vraiment été une option. Ce qui ne signifie pas qu'il a rompu les amarres avec le passé. Le studio continue à bénéficier d'une réputation d'excellence dans le travail fourni par ses ingénieurs et Peter Hughes organise régulièrement des visites du studio pour les curieux.

           

Il leur raconte avec plaisir ses anecdotes ou celles qu'il a entendu de la bouche de Norman Sheffield: comment David Bowie arriva un jour à l'improviste au début des années 1990 et demanda si l'escalier menant au sous-sol était récent. On lui répondit qu'il avait toujours été là et qu'il avait du l'emprunter un bon millier de fois puisqu'il menait aux chambres d'enregistrement et qu'il y avait enregistré « Hunky Dory » et « The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders From Mars »... Il leur raconte comment « Hey Jude » a été enregistré sur quatre pistes à Abbey Road, que Paul McCartney, étant venu s'occuper de la production de l'album de Mary Hopkins, avait été séduit par les installations du Trident Studios et avait voulu y poursuivre l'enregistrement mais, déçu du son obtenu à Abbey Road, décida de tout réenregistrer au Trident.

 

Et pourtant, si le « Trident » fait encore office de studio, si on peut encore reconnaître les lieux, si certains des plus grands disques sont accrochés aux murs, c'est parce que Peter Hughes a accepté de diminuer le train de vie du studio : «  Le secret pour ne pas se casser la figure, c'est de garder ses charges le plus bas possible. Pour cela, nous ne sommes que deux à travailler à plein temps ici, les deux partenaires. Sinon, on a 7 free-lances qui sont prêts à venir si on leur demande. Mais, pour vous donner un exemple, on n'a pas de réceptionniste ici, on ne peut pas se le permettre ».

 

Beaucoup d'autres studios auraient bien fait de prendre exemple sur la philosophie de Peter Hughes. Le Ramport Studio des Who? Un cabinet de dentistes. L'Olympic Studio des Stones et de Hendrix ? Laissé à l'abandon. Le Wessex Studio des Sex Pistols et des Clash ? Redevenu une maison... Et l'actualité nous a montré que les studios d'Abbey Road, s'ils allaient conservé leur façade, sont loin d'avoir garanti leur avenir en tant que lieu d'enregistrement de musique. Au milieu de ce paysage des studios traditionnels londoniens qui ressemblent de plus en plus à un cimetière des éléphants, le propriétaire du Trident se tient à un avis assez mesuré: « Tout doit évoluer, que ce soit pour le mieux ou le pire, on est obligés de s'adapter et s'il n'y avait pas eu toutes ces évolutions, je ne serais pas là et le studio ne serait probablement plus là non plus. J'ai la chance d'avoir connu deux époques, tout ce qui se fait actuellement est une nouvelle façon de faire ce qu'on faisait avant. Certes, on peut produire des choses qu'on ne pouvait pas produire auparavant, mais il y a aussi des savoir-faire qui ont disparu et qui nous font perdre du temps maintenant, comme le simple fait de prendre des notes. Dans un studio, EMI avait un employé qui prenait des notes sur ce qui se passait, et le « derushage » se faisait beaucoup plus vite. (...) C'est comme les formats, entre le DVD et le Bluray, la différence est vraiment importante et pourtant, ça ne décolle pas encore vraiment. La compression sur un CD est de 16 bits 44K, et 24 bits seraient bien meilleur, c'est la compression sur un DVD. On pourrait se dire qu'on va changer pour le meilleur mais ça n'arrive pas. Et de l'autre côté, les changements qui se produisent ne sont pas forcément nécessaires. »

 

Qui faut-il blâmer alors pour l'état actuel de l'industrie musicale et des studios ? Pour Peter Hughes, le client est responsable de ce qu'il achète mais les maisons de disques sont véritablement en cause quand il s'agit des moyens mis en œuvre pour arriver à un produit fini de qualité: « On a passé beaucoup d'années à transformer l'audio pour qu'il devienne le meilleur possible, pour que la qualité soit aussi fine que possible. Et maintenant, on se retrouve dans un système où le produit fini ne nécessite pas du tout la qualité de son que l'on est capable de fournir. Et les gens ne se rendent même pas compte que le produit pourrait être infiniment meilleur. La qualité de la vidéo s'améliore vraiment et les gens suivent attentivement cette progression, mais l'audio prend de moins en moins d'importance, simplement parce qu'elle joue le deuxième violon. Sur un Bluray, la qualité de l'audio est bonne, mais là, on parle Itunes, on parle de régression sur la qualité sonore. Ça fait cent ans que l'on travaille sur des supports sonores, que l'on a amené la qualité potentielle des sons là où on voulait et on a laissé tout ce travail partir en fumée pour du bon marché. »

 

 

A la semaine prochaine !

 

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