Les 55 ans de Rubber Soul des Beatles

6e album des Beatles, "Rubber Soul" sort le 3 décembre 1965 et est un album important, charnière de la carrière des fab four. Il représente en quelque sorte le commencement d’une nouvelle ère musicale pour le groupe. À l’occasion de son 55e anniversaire, retour sur la réalisation de ce classique sur lequel on retrouve notamment "Drive My Car", "Michelle", "In My Life", "Girl" ou encore "Norwegian Wood".

Bye Bye le son "Merseybeat"

Avec Rubber Soul, les Beatles quittent le son rock’n’roll de Liverpool, le "Merseybeat", qui caractérisait leurs 5 précédents albums pour se consacrer à d’autres styles et aussi pour tester de nouvelles choses et expérimenter (c’est par exemple sur Rubber Soul que les Beatles utiliseront pour la première fois un sitar).

Le pop rock plutôt basique de leur début va ici se complexifier grâce à l’écoute de cette nouvelle vague folk rock représentée par Bob Dylan ou encore les Byrds.

Inspirés par les textes de Dylan, McCartney et Lennon vont également changer de cap en ce qui concerne les paroles. Le côté romantique un peu "naïf" et simpliste des débuts est abandonné au profit de textes plus satiriques, plus originaux et plus ambigus.

John Lennon interviewé à la sortie de l’album expliquera : "Vous ne nous connaissez pas vraiment si vous ne connaissez pas Rubber Soul. Toutes nos idées sont différentes aujourd’hui."

Paul ajoutera : "Quand quelqu’un vous montre une photo de vous qui date d’il y a deux ans et dit que c’est vous, vous allez dire ‘non ce n’est vraiment plus moi, tu as vu comment j’étais à l’époque et vous allez lui montrer une photo de vous aujourd’hui. C’est exactement comme cela que l’on se sent par rapport à notre musique des débuts et ce nouvel album Rubber Soul. Rubber Soul, c’est nous aujourd’hui. Les gens voudraient que l’on reste les mêmes, que l’on ne change pas, mais c’est impossible. On ne peut pas avoir éternellement 23 ans et ne plus évoluer. Pour moi, Rubber Soul représente le début de l’âge adulte."

Nouveau son, nouvelle identité

Seuls quelques mois séparent la sortie de Help (août 65) et celle de Rubber Soul (décembre 65), mais en l’espace de quelques mois, les Beatles ont véritablement réussi à réinventer leur musique.

La plage qui ouvre l’album "Drive My Car" est une composition de Paul McCartney.

Sur celle-ci, McCartney a laissé beaucoup de liberté à George Harrison en ce qui concerne sa partie guitare (chose rare puisque généralement McCartney dirigeait tout de A à Z pour ses propres compositions).

George Harrison : "Généralement quand Paul écrivait une chanson, il avait appris lui-même chaque partie instrumentale et disait simplement 'fais ça'. Il ne nous laissait jamais l’opportunité d’apporter quelque chose. Mais sur 'Drive My Car' c’était différent, je jouais cette partie guitare, qui est assez semblable à celle de Respect d’Otis Redding. Et alors que je jouais cette partie guitare, il m’a suivi à la basse, et on a enregistré le titre comme ça, très naturellement."

John Lennnon contribuera également un peu à l’écriture des paroles.

L’idée initiale de Paul pour les paroles était un refrain du genre "I can give you golden ring, I can give you anything", mais John trouvait ça mauvais, ça lui rappelait trop les paroles des titres des débuts (comme "Can’t Buy Me Love" et "I Feel Fine").

Ensemble ils ont réécrit les paroles et sont tombés d’accord sur "Baby You Can Drive My Car", un titre à double sens, qu’on pouvait interpréter comme une invitation sexuelle.

On apprenait récemment que Paul McCartney continue aujourd’hui de "consulter mentalement" John Lennon lorsqu’il écrit de nouveaux morceaux, et ce près de 40 ans après la disparition de ce dernier.

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Les 55 ans de Rubber Soul © Michael Ochs Archives

"The Word": "flower-power" avant l’heure

Un titre très branché "flower-power" dans lequel les Beatles ne parlent plus naïvement de l’amour comme dans leurs premiers titres, mais de l’amour comme de ce concept fondateur et rassembleur.

Paul McCartney expliquera en interview en 1966 : "Ça pourrait être un morceau de l’armée du salut. Le mot est l’amour, mais ça pourrait être Jésus. En fait, ce titre n’est à propos de rien, vraiment, mais à propos d’amour… C’est tellement plus original que nos vieux trucs, beaucoup moins évident."

A noter que si Paul, John et George chantent ensemble le refrain du titre, c’est le producteur George Martin qui joue ici de l’harmonium.

C’est aussi un titre qui a été écrit sous l’influence de la marijuana. Paul McCartney se souviendra bien plus tard : "On a fumé quelques joints, puis on a écrit ces paroles pleines de couleurs sur une feuille. C’était la première fois que l’on faisait ça. Ça a un peu brouillé nos esprits. En fait, c’est bien mieux d’écrire quand on est sobre."

A noter également que ce titre ne sera jamais joué en live avant l’année 2011. Paul McCartney le jouera pour la première fois en intégrale le 26 novembre 2011 à Bologne en Italie et en fera également profiter le public belge lors de son excellent concert du 28 mars 2012 à Anvers.

Michelle : 'french lover'

C’est sur l’album Rubber Soul que l’on retrouve le superbe "Michelle".

L’histoire de la genèse de Michelle remonte à l’année 1959. Paul McCartney a écrit la mélodie légendaire de ce titre sur sa toute première guitare, une Zenith, en s’inspirant notamment du style de Chet Atkins.

Pour la thématique du morceau – un hommage à la France et surtout aux Françaises – Paul se souvient des soirées qu’organisait Austin Mitchell, un des tuteurs de John Lennon au Collège d’art de Liverpool.

Lors d’une de ces soirées, auxquelles il se rendait en compagnie de John, il a l’occasion d’assister à une représentation d’un jeune étudiant chantant une chanson en français. Paul, marqué par la situation, s’amuse à parodier cet étudiant auprès de ses amis, et cette imitation de l’étudiant devient un sketch récurrent de Paul durant quelque temps. Ce sketch se transforme alors rapidement en une chanson que Paul joue à ses amis à diverses occasions.

Paul et ses amis rêvent tous de la France, ils veulent pouvoir draguer "à la Sacha Distel", ils adorent Juliette Gréco, sont tous amoureux de Brigitte Bardot… Bref, la France est pour eux un objet de fascination.

Lost in Translation

Bien plus tard, alors que Paul et John sont maintenant des musiciens professionnels au sein des Beatles, John demande à Paul s’il se souvient de son "morceau français" qu’il jouait à l’époque.

En effet, John et Paul, doivent écrire de nombreux morceaux en l’espace de très peu de temps, donc ils sont parfois obligés d’aller chercher des vieux titres (qu’ils jouaient bien avant) lorsqu’ils se retrouvent à court d’inspiration.

John a vu juste, la mélodie de "Michelle" est très jolie, le problème, c’est que ce n’est pas vraiment un morceau en français et Paul n’a rien de sérieux à proposer pour les paroles.

Comme il ne maîtrise pas du tout la langue (il sait à peine dire 2-3 mots), il en parle à Jane Vaughan, une professeur de français, l’épouse de son vieil ami d’école Ivan Vaughan (qui a présenté Paul à John).

Paul questionne Jane et lui demande si elle connaît un prénom français en deux syllabes. Le prénom "Michelle est très vite choisi. Il lui demande ensuite quelque chose de court qui pourrait rimer avec "Michelle".

Jane propose "ma belle", le début de la chanson est au maintenant au point ce sera "Michelle, ma belle".

Quelques jours plus tard, alors qu’il est en train de travailler sur le morceau, Paul téléphone à Jane pour lui demander de traduire la phrase "These are words that got together well", qui se traduit facilement par "sont des mots qui vont très bien ensemble"…

Norwegian Wood

"Norwegian Wood" est un autre grand classique de cet album Rubber Soul.

Très folk et bien différent du rock’n’roll des débuts, "Norwegian Wood" innove aussi grâce à l’utilisation d’un sitar sur le titre, instrument joué par George Harrison.

George Harrison a découvert la musique indienne par hasard, quelques mois plus tôt, alors que les Beatles étaient sur le tournage de leur film "Help !". Dans l’une des scènes du film, un orchestre indien joue en fond sonore dans un restaurant. Intrigué par cette musique si particulière, il essayera un sitar et tombera amoureux de l’instrument.

Plus tard, il s’achètera un sitar "bon marché" dans un magasin indien à Londres et c’est ce sitar que l’on entend sur "Norwegian Wood"… A cette même période, Harrison commencera à s’intéresser à la musique de Ravi Shankar puis le rencontrera plus tard, naîtra alors une grande amitié entre les deux musiciens.

Au niveau des paroles, "Norwegian Wood" est inspiré par les relations extraconjugales de John Lennon (qui est alors marié à Cynthia Lennon).

John Lennon : "Norwegian Wood parle d’une relation que j’avais à l’époque. J’étais très attentif et complètement parano à propos de ça parce que je ne voulais pas que ma femme, Cyn, soit au courant. J’ai toujours eu ce genre de relations sur le côté, donc j’ai essayé d’écrire un titre sophistiqué à propos de ce genre de relations."

Même si Lennon ne citera jamais la personne qui l’aurait inspiré pour ce titre, Pete Shotton, un ami de Lennon, dira que "Norwegian Wood" parle en fait de la journaliste Maureen Cleave. Cependant, il est fort probable qu’en fait "Norwegian Wood" parle simplement d’une des nombreuses groupies ayant croisé le chemin de John Lennon à l’époque.

A noter à propos de John Lennon que nous célébrerons le 40e anniversaire de sa disparition dans les Classiques ce dimanche 6 décembre ainsi que du 7 au 11 décembre dans le cadre d’un nouveau feuilleton radio "Lennon, 40 ans déjà".

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Les 55 ans de Rubber Soul des Beatles © Tous droits réservés

Comme on l’a déjà dit précédemment, les Beatles (et plus particulièrement John Lennon) sont inspirés par Bob Dylan sur l’album et ce dernier va répondre à ce titre "Norwegian Wood" avec son "4th Time Around", une chanson avec une mélodie semblable et parlant plus ou moins du même sujet.

Certains diront qu’il s’agit d’une parodie de la part de Dylan, mais Lennon déclarera plus tard que Dylan avait écrit cela plutôt comme une sorte d’hommage à "Norwegian Wood"…

Une pochette intrigante

Quelques mots sur la pochette de l’album, devenue une des pochettes mythiques de l’histoire du rock.

Photo prise par Bob Freeman sur laquelle on retrouve les 4 visages des Beatles étendus et distordus. Cette idée de "distordre" volontairement la tête des musiciens vient en fait d’un petit incident arrivé lors de la projection des photos proposées par le photographe aux musiciens.

Lors de cette projection privée, il y a eu un peu problème avec le projecteur et la photo s’est retrouvée étendue et distordue sur l’écran blanc. Voyant l’effet involontairement donné à la photo, les Beatles ont trouvé ça intéressant et ont demandé au photographe d’imprimer cette version.

"In My Life" est une composition de John Lennon, le premier dans lequel il évoque sa propre vie. C’est la première fois que Lennon écrira consciemment à propos de sa propre expérience, de son enfance et des endroits qu’il fréquentait quand il était jeune. Plus tard, dans la moitié des années 80, Paul McCartney revendiquera son apport dans la chanson, non pas dans les paroles qui sont bien signées par Lennon, mais pour la musique en elle-même. D’après lui, il aurait été inspiré pour la musique par le titre "Tears of a Clown" des Miracles (célèbre groupe Motown).

On ne saura donc jamais qui a véritablement écrit la musique du titre. Précisons également que, le passage du milieu ou l’on entend du clavecin, est joué par le producteur des Beatles : George Martin.

Celui-ci n’ayant pas la technique pour jouer au bon tempo sur le titre, la bande a été accélérée (on a doublé la vitesse) afin d’obtenir le tempo approprié.

"Girl"

Un titre signé par John Lennon dans lequel il évoque cette quête, à la recherche de la femme de sa vie.

Dans ce titre, Lennon se moque de la notion chrétienne qui veut que la souffrance mène au plaisir… Il expliquera en 1970 :"Je parle de la chrétienté dans ce titre, du fait que vous devez être torturé pour atteindre le paradis. Dans le morceau je parle de la souffrance qui mène au plaisir et c’était donc ce concept catholique. Mais je ne croyais pas du tout à ça, que vous devez être torturé pour atteindre quoi que ce soit."

Lennon y ajoute un aspect intimiste, et, afin que l’on puisse entendre sa respiration, son souffle, il demandera à George Martin d’ajouter un petit effet sur sa voix, de façon à donner cet aspect de proximité au titre.

Puis, évidemment, les Beatles s’amuseront beaucoup à ajouter quelques tit-tit-tit-tit dans les chœurs. Une sorte de réponse au "la la la la la" des Beach Boys mais avec un côté potache plus marqué ici puisque, évidemment, "tit" en anglais signifie… "nichon".

Lennon, en plus d’y parler de la chrétienté écrit "Girl" comme un appel à la femme idéale, à la femme de sa vie selon lui. Lennon est alors marié avec Cynthia mais le couple ne fonctionne très bien.

Si Cynthia pensera que ce titre est écrit pour elle, Lennon expliquera bien plus tard : "Girl est un titre vrai. Elle était la fille de mes rêves et les mots étaient justes. Ce n’était pas seulement un morceau, c’était à propos de cette fille – qui s’est avérée être Yoko à la fin, cette fille idéale que beaucoup d’entre nous recherchent."

L’influence des Byrds : If I Needed Someone

Les Beatles sur cet album sont très influencés par le son du folk-rock naissant et défendu par Dylan ou encore les Byrds. George Harrison est un grand fan des Byrds et particulièrement du chanteur/guitariste Roger McGuinn. Harrison, sur le titre "If I Needed Someone", va "emprunter" l’ambiance et le son deux standards des Byrds : "The Bells of Rhymney" et "She Don’t Care About Time". …

Inquiet d’être accusé de plagiat, Harrison va demander à Derek Taylor, celui qui est alors le représentant des Beatles de faire écouter ce titre à Roger McGuinn (Taylor qui est à cette époque également le représentant de Byrds). McGuinn, pas du tout fâché, dira être plutôt flatté. Plus tard, il expliquera : "C’était un grand honneur pour nous d’avoir, ne serait-ce qu’un peu, influencé nos héros, les Beatles".

Aussi précisons que dans l’autre sens, les Byrds s’étaient inspirés des Beatles et principalement du son de la guitare 12 cordes de George dans "A Hard Day’s Night" pour construire leur son si particulier à leurs débuts.

Et à propos de George Harrison, signalons le dossier complet proposé à l’occasion des 50 ans de l’album "All Things Must Pass".

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The Byrds On Ed Sullivan © Michael Ochs Archives

Une petite touche Motown

Le titre “You Won’t See Me”, extrait de cet album Rubber Soul, évoque la relation tumultueuse entre Paul McCartney et l’actrice Jane Asher. Ce morceau va être écrit par Paul McCartney chez les parents de Jane Asher, la veille de leur séparation. Pour rappel, cette relation – assez compliquée – durera plus de 5 ans.

Pour écrire la musique de ce morceau, McCartney s’inspirera du son Tamla-Motown.

McCartney déclarera plus tard : "Pour moi, ça sonne très Motown. On peut y déceler une touche de James Jamerson. C’était le fameux bassiste maison de Motown, il était vraiment fabuleux, ce type nous offrait des mélodies de basses géniales. Il y avait lui, puis moi et Brian Wilson, on jouait chacun de la basse, mais de façon différente, à la façon de LA, de Detroit et de Londres, et on s’inspirerait mutuellement."

Un nouveau triomphe pour les Beatles

Rubber Soul connaîtra, tout comme le précédent album Help !, un énorme succès en Angleterre et aux Etats-Unis.

En pleine période de Noël l’album se vendra comme des petits pains. Il restera classé pendant 42 semaines dans les charts britannique, se classant à la première position pendant 8 semaines consécutives.

Rubber Soul est considéré aujourd’hui comme l’un des chefs-d’œuvre de la musique pop. Le Rolling Stone magazine le classant même à la 5e position des meilleurs albums rock de tous les temps.

L’édition américaine et britannique de l’album contiendront quelques petites différences dans les titres et l’ordre proposés mais, pour la première fois dans l’histoire des Beatles, la pochette sera la même des deux côtés de l’Atlantique (avec cependant une légère différence dans les couleurs utilisées).

Nowhere Man

"Nowhere Man", un titre composé par Lennon alors qu’il était à court d’inspiration après 5 heures à s’être torturé les méninges pour trouver une nouvelle chanson pour l’album.

A bout, il a arrêté de réfléchir et une idée dingue lui est venue, il était le "Nowhere Man… sitting in a nowhere land".

Le nowhere man, qui deviendra d’ailleurs, deux ans plus tard, l’un de personnages clefs du dessin animé Yellow Submarine qui mettra en scène l’histoire des 4 musiciens et leurs aventures dans le monde délirant de Pepperland.

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