Les 50 ans de "L.A. Woman" des Doors

En 1971, les Doors sortent leur dernier album avec Jim Morrison, "L.A. Woman". À l’occasion du 50e anniversaire de cet album important, considéré comme le testament musical du chanteur et poète, nous revenons sur la réalisation de cet album enregistré en toute intimité dans la salle de répétition du groupe.

Back to the roots…

L.A. Woman est le nom du sixième et dernier album des Doors enregistré en compagnie du chanteur et leader du groupe Jim Morrison, qui, pour rappel, décède à Paris – plus que probablement des suites d’une overdose d’héroïne – le trois juillet 1971, soit + /- trois mois après la sortie de ce disque.

Il est assez différent des albums précédents des Doors et est enregistré dans des conditions très particulières.

Nous sommes en hiver 1970 et les Doors commencent à bosser sur leur sixième album. Les musiciens, le manager Paul Rotchild et l’ingénieur du son Bruce Botnick se donnent rendez-vous au Sunset Sound studio de Los Angeles, là où ils ont enregistré leurs deux premiers albums.

Malgré ces retrouvailles dans leur ancien studio, l’ambiance n’est pas au beau fixe. En effet, le producteur Paul Rotchild n’est pas de très bonne humeur et se la joue un petit peu ce qui agace Jim Morrison, Robby Krieger, Ray Manzarek et John Densmore…

C’est vrai que le groupe n’est pas vraiment en place, ils n’ont pas assez répété et ne jouent pas très bien leurs nouveaux titres. Cependant, le groupe sait qu’il y a beaucoup de potentiel dans leurs nouvelles compositions et, de plus, il y a ici un côté nettement plus blues que d’habitude…

Ce côté blues ne plaît vraiment pas à Paul Rotchild qui ne retrouve plus – dans ces nouvelles compositions – le son des Doors.

Paul Rotchild finit par tout laisser tomber et annonce au groupe:

Ce n’est plus possible, je ne suis plus dedans les gars. Votre morceau à propos de ce tueur sur la route, ça sonne comme du jazz de cocktail pour moi. Vous devriez plutôt vous produire vous-même. Vous feriez ça mieux que moi…

(le morceau, qui, d’après Rotchild, sonne comme du ‘jazz de cocktail’ et qui parle d’un tueur sur la route est en fait Riders on the Storm).

Rotchild claque la porte et le groupe se retrouve donc seul avec son ingénieur du son Bruce Botnick. Ray Manzarek, le claviériste, l’interpelle et lui demande ce qu’ils vont faire maintenant…

Botnick, sans hésiter, répond :

Je vais vous produire les gars. On peut s’arranger pour coproduire ça ensemble. On pourrait louer l’équipement mobile de Wally Heider et enregistrer l’album dans la salle de répétition, ce serait vraiment confortable pour vous. Comme au bon vieux temps quoi…

 

Bye bye les studios, bonjour la salle de répétition

Photo of Jim Morrison © Tous droits réservés

Bruce Botnick a compris la nouvelle optique des musiciens, ils en ont marre des enregistrements compliqués, des interminables prises, ils veulent un album plus live, plus instinctif, plus "roots" aussi…

Même si l’idée semble excellente, John Densmore, le batteur a cependant quelques réserves… Qui va diriger Jim ? Morrison est en effet de plus en plus dépendant à l’alcool, il est imprévisible et Rotchild, lui, savait comment le contrôler, le canaliser. Qui maintenant va pouvoir occuper ce rôle ? Certainement pas Bruce Botnick, il est trop gentil, trop doux…

Heureusement pour le groupe, Jim s’autogérera pendant l’enregistrement et il n’y aura pratiquement aucun problème…

Le matériel (le studio mobile de Wally Heider) est donc livré au 8512 Santa Monica Boulevard, au bureau des Doors. La console est alors installée sur le bureau du manager du groupe, Bill Siddons.

Bill Siddons :

En fait, la console d’enregistrement était sur mon bureau. Je travaillais la journée et eux, venaient la nuit, il fallait enlever les meubles, virer les couvertures et mon bureau se transformait en régie.

La liberté

En studio, lors de l’enregistrement de L.A. Woman (qui se déroule entre le mois de décembre 1970 et le mois de janvier 1971), l’ambiance est très bonne.

Bruce Botnick, propulsé nouveau producteur du groupe, laisse beaucoup plus de liberté aux musiciens que ne le faisait Paul Rotchild. Chaque musicien s’autogère et ça se passe bien, très bien, même pour Jim…

Jim Morrison déclare à cette époque :

Nous avons enregistré juste ici, dans notre pièce, notre local de répétition. Ce n’est pas qu’on n’aime pas les studios d’Elektra, mais on trouvait qu’on se sentait beaucoup mieux ici quand on répétait. Ce sera le premier album que nous ferons sans producteur. On aura aussi notre ingénieur du son habituel, Bruce Botnick. Il va sûrement coproduire l’album avec les Doors. Vous savez, dans le passé, le producteur… ce n’est pas qu’il avait une mauvaise influence ou quoi que ce soit… mais les choses seront très différentes sans cette 5e personne ici. Donc, de toute façon, on sera nous-même pour le meilleur comme pour le pire…

L’approche du groupe est donc nettement moins perfectionniste sur ce disque, beaucoup plus basique, les musiciens ne vont plus enregistrer des dizaines de prises, ils vont privilégier l’instant, l’émotion, comme ils l’avaient fait sur le premier album (époque à laquelle le budget était très limité).

John Densmore, dans son autobio, se souvient d’une discussion qu’il avait eue en studio, lors de l’enregistrement de L.A. Woman, cette discussion résume très bien les choses :

Un après-midi j’ai demandé à Ray : ‘Tu te souviens de l’ouverture de So What sur le live de Miles Davis au Carnegie Hall ? Tu sais, il y cette grosse erreur, tout à fait évident à la trompette’ ‘Ouais je m'en souviens’ - ‘Tu sais ce que Miles en disait ? Il disait que ça n’avait pas d’importance parce que le feeling était là. On se fiche des erreurs. J’aime à penser qu’on a la même optique pour L.A. Woman’ - ‘Je vois tout à fait ce que tu veux dire’ m’a dit Ray ‘Pour moi, la seconde prise de Riders on the Storm’ était déjà bonne’ - ‘ouais tout à fait, je vais le dire à Bruce’.

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John Densmore, batteur des Doors. © Getty

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Antonioni en studio !

En studio, le groupe va recevoir la visite du célèbre réalisateur italien Michelangelo Antonioni (connu notamment pour l’excellent film "Blow Up" dans lequel on retrouvait notamment une séquence concert avec les Yardbirds). Antonioni est en train de bosser sur son prochain film, Zabriskie Point, et il est à la recherche de thèmes musicaux pour celui-ci.

Le groupe a écrit le titre "L’America" spécialement pour le film et propose donc de le jouer en présence du réalisateur. Peut-être un peu troublé par sa présence, les Doors vont complètement se planter et le réalisateur va se retrouver plutôt mal à l’aise et, bien entendu, il va refuser d’utiliser ce titre (finalement sur la BO du film on retrouve notamment Grateful Dead, les Stones ou encore Pink Floyd qui propose une version embryonnaire de "Us and Them" dans le film).

Mr Mojo Risin…

En studio, le groupe, comme il fera sur les albums précédents, appelle en renfort un bassiste de sessions. C'est Jerry Scheff qui assure ici ce rôle (on rappellera qu’en live, c’est Ray Manzarek, le claviériste, qui assurerait en plus de ses parties claviers, les parties basses). On retrouve aussi ici un autre musicien de session, Marc Benno qui enregistre quelques sections de guitare rythmique sur 4 titres de l’album.

L.A. Woman ne connaît pas un énorme succès à sa sortie. Il se classe à la 9e place des charts aux Etats-Unis et seulement à la 28e place en Angleterre. Mais, sur la longueur, cet album ne tarde pas à se vendre et surtout, à devenir complètement mythique...

Pour conclure, petite anecdote, dans la plage titre "L.A. Woman", au milieu, Jim Morrison répète cette phrase "Mr Mojo Risin’" (le mojo qui représente la puissance sexuelle). Morrison était un fan d’anagramme et, vous pouvez vérifier, si vous écrivez Jim Morrison et que vous replacez les différentes lettres dans un autre ordre ça donne "Mr Mojo Risin" tout simplement...