Les 40 ans de Double Fantasy de John Lennon

Retour après 5 ans d’absence

Double Fantasy marque le retour de John Lennon après 5 ans d’absence.

En effet, l’album précédent, Rock’n’Roll, était sorti en 1975, un disque sur lequel Lennon avait repris quelques grands standards du rock’n’roll, standards qui l’avaient influencé au début de sa carrière.

En 1975, après l'aventure avec son assistante May Pang, Lennon et Yoko Ono se réconcilient et le 9 mai naît leur fils, Sean Lennon.

A l’arrivée de Sean, John souhaite se retirer de la vie musicale et artistique pendant un moment pour s’occuper de son petit garçon afin de ne pas reproduire l’erreur qu’il avait commise à la naissance de son premier fils : Julian,  John ne le voyait pratiquement jamais.

John se retire donc de la vie publique et vit reclus avec Sean et Yoko.

La vie de famille…

Pendant 5 ans, il va se consacrer essentiellement à sa vie de famille. Lennon se coupe donc totalement du monde musical sauf pour une petite exception, une faveur qu’il accorde à son ami Ringo Starr.

Il accepte en effet de lui écrire le titre "Cookin’ (In The Kitchen Of Love)" ainsi que de jouer du piano sur ce morceau qui sera enregistré à la mi-1976 et sortira sur l’album Ringo’s Rotogravure.

Pendant ces 5 années, John passe son temps à lire, à regarder la télévision, à élever son fils, à faire du pain et à éviter tout contact avec la presse, les fans, etc.

John, après avoir passé de très nombreuses années sous les feux des projecteurs souhaite juste essayer de devenir "quelqu’un de normal".

Ces années de surexposition médiatique, il le sait, l’ont rendu fou, il a sombré dans l’alcool, la drogue, tous les genres d’excès et ne veut plus de cette vie. Il cherche juste le bonheur simple et est, enfin, heureux.

Après des années d’angoisse, de doutes, durant lesquelles il était particulièrement instable, nerveux, torturé, il a enfin réussi à lâcher la pression, à devenir zen, calme, posé…

Rêves d’enfance

En 1980, Lennon a un besoin d’aventure, non pas amoureuse, mais il veut réaliser un rêve de gosse : s’acheter un bateau. Depuis son enfance, il est obsédé par le monde des marins dont il observait le milieu à Liverpool (son père était dans la marine marchande).

John se lance, en compagnie d'un petit équipage, dans une traversée en mer, direction les îles des Bermudes.

Sur le bateau, il va devoir se comporter, non pas comme une riche rock star sur un bateau de luxe mais bien agir, réagir, comme un véritable matelot. Il doit même faire face à une tempête particulièrement violente et dangereuse.

Arrivé à destination, sur l’une des îles, Lennon est un homme changé. Son assistant a du mal à le reconnaître, lui qui le trouvait assez pâlot, style rock star "usée", retrouve là un homme de 40 ans changé, en pleine forme, plein d’énergie et de vitalité.

Ces quelques jours en mer l’ont fait réfléchir. Il a en tête notamment les deux grands derniers tubes de Paul McCartney : "Silly Love Songs" et "Coming Up". McCartney continue à aligner les numéros 1 et a réussi à s’adapter au son, à l’air du temps en ce début 80.

Lennon se questionne et se dit "Mais, moi aussi je peux le faire…".

C’est ainsi que Lennon, à peine arrivé sur l’une des îles, reprend sa guitare et se remet sérieusement à bosser sur de nouveaux morceaux.

Starting Over…

Pour lui, à ce moment-là, c’est un peu comme tout recommencer à zéro… It’s just like starting over…

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Les 40 ans de Double Fantasy de John Lennon © Michael Ochs Archives

Quelques démos

Le premier titre que John écrit sur l’île est directement inspiré par l’expérience qu’il vient de connaître sur le bateau, le "Megan Jaye".

Ce morceau c’est "Living On Borrowed Time" qui deviendra "Borrowed Time" et finira sur l’album Milk & Honey (album posthume de John Lennon sorti en 1982).

Mais John Lennon, s’il vit loin des médias, loin du monde musical depuis 5 ans, n’a pas pu s’empêcher d’écrire quelques ébauches de morceaux pendant ces années. Il embarquera ses démos avec lui sur l’île et en termine une partie sur place.

Les nouveaux titres qu’il écrit sur l’île sont notamment inspirés par ces longues discussions qu’il a partagées avec le capitaine du "Megan Jaye": des discussions à propos du succès, du star-system, de cette  "pause" et de cette vie heureuse qu’il mène depuis 5 ans.

A la même époque, il compose d’ailleurs un morceau qui résume bien son état d’esprit de l’époque, un morceau intitulé "Life Begins at 40", titre qui ne sortira que bien plus tard, sur la Lennon Anthology en 1998.

Yoko – qui n’est pas avec John aux Bermudes mais est au courant de ses projets – téléphone alors au producteur Jack Douglas, lui demande de venir, et lui commande un ticket d’avion pour lui parler de ce nouveau projet important et top-secret.

A peine arrivé chez les Lennon (John est toujours dans les Bermudes à ce moment-là), Yoko lui annonce que John est en train de bosser sur de nouveaux morceaux et qu’il souhaiterait enregistrer un album.

Yoko connaît bien Jack Douglas, elle a enregistré plusieurs titres avec lui dans le cadre de sa carrière solo et Jack Douglas, à ses débuts, avait été également l’un des ingénieurs du son du célèbre album Imagine de Lennon.

Un retour en studio secret

Le projet est ultrasecret, Yoko fait confiance à Jack Douglas et lui demande de ne rien dire. Yoko lui confie une série de démos enregistrées par John et lui demande d’y faire très attention et surtout de ne les faire écouter à personne.

Quelques minutes plus tard, Jack a John au bout du fil. John lui demande de réunir une sélection des meilleurs musiciens de studio et précise qu’il souhaite s'associer à de jeunes gars qui maîtrisent particulièrement bien la musique des années 50 et 60.

John n'a plus l'intention de travailler avec les mêmes musiciens que sur les albums précédents, des musiciens très compétents mais qui risquent de lui rappeler certaines de ses mauvaises habitudes, notamment en ce qui concerne la boisson…

John veut repartir à zéro et il sait que Jack Douglas fera un choix judicieux. Il a suivi de près son évolution d’ingénieur du son à producteur et apprécie particulièrement le boulot qu’il a effectué sur les albums d’Aerosmith.

Avant que Jack ne retourne à New York, Yoko lui confie également une bande sur laquelle elle a enregistré quelques démos. John n’est pas encore au courant mais elle a aussi écrit quelques morceaux et compte les enregistrer sur l’album.

Le 29 juillet 1980, John Lennon quitte les Bermudes. Deux jours plus tard, il est en discussion avec Jack Douglas pour parler de ce nouvel album.

John ne sait pas encore exactement ce qu’il veut, il a quelques idées mais rien encore de très concret. La seule chose dont il est certain, c’est son titre : Double Fantasy, du nom d’un type de freesia que John a découvert avec Sean alors qu’ils visitaient un jardin botanique dans les Bermudes.

A l’écoute des démos de John, Jack Douglas est un peu inquiet.

Jack Douglas : "Ma première impression en écoutant ses démos a été de me dire que j’allais avoir pas mal de difficultés à faire sonner l’enregistrement mieux que les démos. Il y avait tellement d’intimité dans celles-ci. Elles étaient vraiment agréables à écouter".

Le 4 août 1980, John Lennon se rend au Hit Factory studios de New York pour le premier jour d’enregistrement de Double Fantasy.

John a envie que l’album soit bouclé rapidement, il ne souhaite pas passer trop de temps en studio.

Les musiciens présents ne savent pas trop quoi faire, pas comment se comporter, ils sont en présence d’une idole, John Lennon, et ont forcément envie de donner le meilleur d’eux-mêmes.

John est assez directif avec eux, mais il va à l’essentiel comme le racontera bien plus tard le batteur Andy Newmark.

Andy Newmark : "Il ne prenait pas forcément de gants quand il parlait aux musiciens, mais ce n’était pas non plus injurieux, ou désagréable. Sa façon très directe de s’exprimer… ça marchait bien… Généralement il me disait ‘Andy arrête un peu avec toutes ces fantaisies, je veux qu’on boucle ça en maximum 3 prises, tu sais, joue comme Ringo quoi…’. Tout ce qu’il avait à me dire c’est ‘joue comme Ringo’ et grâce à ce conseil j’ai su exactement comment jouer sur l'ensemble de l'album".

Jack Douglas a sélectionné les meilleurs musiciens de studios de l’époque. On retrouve donc ici notamment aux côtés d’Andy Newmark, le bassiste Tony Levin (qui est déjà le bassiste attitré Peter Gabriel), mais aussi les guitaristes Earl Slick (fidèle de Bowie) et Hugh McCracken (que l’on retrouve, notamment sur de très nombreux enregistrements de Steely Dan).

Woman

Lors d’une interview qu’il accordera au Rolling Stone Magazine en 1980, John Lennon  précisera à propos de ce titre, Woman, qu’il s’agit en fait d’une version "adulte" du titre "Girl" des Beatles.

Cheap Trick en renfort

Lors des sessions de l’enregistrement de Double Fantasy, le producteur Jack Douglas propose d’ajouter une dimension plus rock aux titres "I’m Losing You" et "I’m Moving On" (une composition de Yoko).

Pour ce faire, il décide d’inviter Rick Nielsen et Bun E Carlos, respectivement le guitariste et le batteur de Cheap Trick.

Douglas connaît très bien Cheap Trick puisqu’il a produit, notamment, leur premier album.

L’histoire est amusante puisque Douglas va alors téléphoner à George Martin, qui est en train de produire un album de Cheap Trick et lui dira ceci : "Hey George, tu as mon groupe pour le moment en studio, et moi j’ai un de tes gars ici, avec moi, je peux t’emprunter mon groupe pour quelques morceaux stp ?". 

Bun E Carlos et Rick Nielsen ne tardent pas à débarquer aux Hit Factory studios.

Il faut dire que pour les deux musiciens, il s’agit d’un véritable rêve : jouer avec John Lennon ! D’ailleurs Rick Nielsen loupera ainsi la naissance de son troisième fils…

Rick Nielsen : "Je n’aurai accepté de rater la naissance de mon fils pour rien, ni personne, sauf pour bosser avec John Lennon".

Jack Douglas et John Lennon sont ravis du résultat. En voyant Rick Nielsen faire un solo de guitare incroyable, Lennon s’exclamera : "Waw, dommage que je n’avais pas ce mec pour enregistrer ‘Cold Turkey’. On avait Clapton à la guitare pour ce morceau, il était comme gelé et ne pouvait jouer qu’un seul riff’".

Cependant ces versions plus rock de "I’m Losing You" et "I’m Moving On" ne plaisent pas trop à Yoko. Et John suivait toujours les conseils de Yoko.

Ces deux versions rocks resteront inédites jusqu’en 1998 et la sortie du box Lennon Anthology. Yoko réunira alors en studio Rick Nielsen, Bun E Carlos et Tony Levin pour réaliser une vidéo hommage à John Lennon.

Autres invités sur cet album – dont la participation sera, cette fois, conservée sur le disque – c’est un musicien de rue, spécialisé dans le jeu du Dulcimer (en anglais "Hammered Dulcimer"), un instrument de musique à cordes frappées.

Ce musicien, complètement inconnu, sera trouvé par hasard par Jack Douglas et l’ingénieur du son Lee DeCarlo.

Ce dernier, qui avait une attitude très hippie, était, apparemment, tellement dans son monde, qu’il ne connaissait pas l'existence de John Lennon.

Ce "musicien inconnu" est présent sur le titre "Watching The Wheels"

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Les 40 ans de Double Fantasy de John Lennon © Michael Ochs Archives - Getty Images

Enregistrement rapide

À peine deux semaines seront nécessaires pour boucler l’essentiel de l’album (quelques overdubs seront, cependant, réalisés par la suite).

Lors de ses deux semaines de travail, Lennon enregistrera suffisamment de matière pour deux albums. Ces morceaux, que ne figureront pas sur Double Fantasy, sortiront deux ans plus tard sur l’album posthume Milk & Honey.

A noter aussi que lors de l’enregistrement de cet album, Double Fantasy, deux sessions différentes (avec les mêmes musiciens) seront organisées lors de la même journée. En général, Yoko enregistrait ses morceaux dans l’après-midi et John, lui, arrivait en studio vers 19 heures pour commencer à travailler sur ses propres compositions.

Cette "séparation" était une idée du producteur Jack Douglas.

Il y aura pas mal de discussions entre John, Jack et Yoko concernant le format de l’album. L’idée initiale était de proposer une face pour John et une face pour Yoko. Cette dernière refusera catégoriquement cette idée, prétextant que si on ne "mélangeait" pas les morceaux, personne ne retournerait le disque pour écouter la face B, uniquement composée de ses propres compositions.

Trouver un deal pour la sortie de l’album ne sera pas si simple que l’on pourrait le penser.

En effet, beaucoup de labels sont effrayés par le fait que la moitié de l’album soit composée de morceaux signés par Yoko Ono. Car si John est, bien entendu, très vendeur, la musique de Yoko Ono est alors toujours très "underground ". Il y aura différentes tentatives (dont notamment celle d’Ahmet Ertegun) mais c’est finalement David Geffen qui signera un deal pour la sortie de cet album.

Nouveau chapitre inachevé…

Double Fantasy aurait dû signifié le début d’un nouveau chapitre dans la carrière de John Lennon. Après la sortie de l’album, Lennon prévoyait de retourner se reposer quelque temps dans les Bermudes puis de retourner en studio, avec les mêmes musiciens, pour y terminer des titres comme "Living On Borrow Time" et "I’m Stepping Out" en vue de l’enregistrement d’un autre album.

Le destin en décidera autrement.

Le 8 décembre 1980, alors que John Lennon venait juste de quitter le studio d’enregistrement et s’apprêtait à rentrer chez lui, ravi du travail effectué par Yoko sur son prochain single solo "Walking On Thin Ice" (il lui assure, alors, heureux, qu’elle tient son premier numéro un) John se fait lâchement assassiner par un fan en pleine rue.

Le monde est sous le choc… Un grand chapitre de l’histoire musicale se referme ce jour-là…

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