Le Bruce Springsteen Tour par Eric Laforge

Eric Laforge et Raphaël Scaini sont partis sur les traces du Boss au début du mois de mai avec deux auditeurs. Voici le compte-rendu et les photos d'Eric Laforge.

Sur les pas de Bruce Springsteen

Il y a quelques mois, le matin dans mon émission Le Morning Club sur Classic 21, un jeu offrait la possibilité à un auditeur de m’accompagner dans le New Jersey à la recherche de Bruce Springsteen. Il s’agissait de marcher dans ses pas, de visiter les endroits où il a construit petit à petit sa personnalité, de croiser des anonymes qui l’ont vu grandir et, espoir fou, de le rencontrer éventuellement. C’est une certaine Nathalie qui a été la gagnante du jeu. Notre duo a été complété par Samuel son amoureux et par Raphaël Scaini, également fan comme moi du Boss. Voici notre virée sur place...

Une interview imprévue dans l’aéroport

L’arrivée à New York est compliquée, cela fait une heure que l’avion tourne en rond, il y a semble-t-il beaucoup de trafic. Le commandant de bord nous dit qu’une tempête sur NY va nous retarder. L’avion fait donc des ronds dans les nuages, les trous d’air nous secouent comme des pruniers. Ça sursaute dans tous les sens, on se croirait sur une autoroute wallonne. Je me tourne vers mon collègue: - Ça va Raphaël ? Il ne me répond pas. Soit il est concentré, soit il dort, soit il est amoureux.

Ce petit manège à sensations va durer deux heures. Pour passer le temps, j’engage la conversation avec mon voisin de gauche, celui de droite est malade ! Celui de gauche est sur son ordinateur, il compose de la musique, il est le guitariste de Valerie June, une chanteuse de blues et de R&B qui est assise juste devant. Je lui demande au passage si elle accepterait de faire une vidéo pour Facebook. "Oui, on fera ça à l’arrivée, me dit-elle en souriant."

Parfait, mais c’est quand l’arrivée ? Parce que pour le moment on tourne toujours au-dessus d’une tempête. Pour prendre mon mal en patience, je finis de regarder un documentaire sur Bowie, puis un autre sur les Beatles après avoir fini le bouquin de Bruce. Je l’appelle Bruce pour faire croire que je le connais. Par le hublot, je vois que Big Apple est couverte de neige fondue. Oui… Il neige ! On atterrit… enfin. Tout en récupérant nos valises sur le tapis, on enregistre la fameuse vidéo avec Valérie June. Tout le monde est épuisé mais heureux.

Le chien de Bruce s’est perdu

Nous quittons l’hôtel, direction Freehold, New Jersey. L’objectif du voyage est donc de croiser le chemin de Springsteen. Au fil des pages de Born to Run, son autobiographie, Bruce m’a fait entrer dans sa vie, celle du temps de Freehold et d’Ashbury Park. Ses premiers émois, sa famille, son père qui ne lui a jamais montré ses sentiments, sa grand-mère qui l’a aimé, ses potes bagarreurs, ses premiers pas dans la musique, sa guitare à 13 dollars.

Sur la route, dans cette énorme bagnole noire qui nous transporte, les enceintes crachent le son de Greetings from Ashbury Park, son premier album. La voix est incertaine, le style pas encore défini. Nous traversons le New Jersey profond, comme une plongée dans cette Amérique qu’il décrit à longueur de pages et de chansons. Celle des laissés pour compte. Nous sommes dépaysés, tout en nous disant que nous n’aimerions pas vivre de ce côté-ci de l’Atlantique où les riches sont riches et les autres… les autres. C’est pauvre, laid et surtout à l’abandon.

Arrivés à Freehold. Il y a une magie qui se dégage de ce lieu. Près du panneau de la ville, une vielle femme nous aborde. Quand elle apprend que nous cherchons le Boss, elle nous explique que son mari a été à l’école avec lui. Elle nous raconte aussi l’histoire d’une jeune fille qui un jour a trouvé un chien dans la rue. Elle voulait le ramener directement au propriétaire, mais la police a refusé de lui donner l’adresse, c’était le chien de Springsteen. On va vite comprendre que chacun aura une histoire personnelle à nous raconter, une histoire qui le lie à Bruce. Nous aurions pu parler des heures avec cette femme.

Une peppéroni s’il vous plait !

Plus loin, devant la deuxième maison qu’a occupé le Boss, une femme, cigarette au bec, la petite cinquantaine, mais 70 en ressenti, nous explique que Rolling Stone magazine a fait un reportage sur la maison du coin. " Celle-là ! " nous montre t-elle.  " Les journalistes se sont trompés, celle-ci est celle de ma cousine depuis toujours, la maison de Bruce est plus loin. Il me l’a confirmé lui-même. " En arrivant devant la bonne adresse, nous sommes face à une bicoque très modeste, par la fenêtre arrière je vois un homme dans sa cuisine, je lui poserais bien quelques questions mais sur la porte est écrit : No Solicitors ! Marre d’être dérangé certainement.

Dans son livre, Bruce évoque les noirs du quartier avec qui il était pote, adolescent. Désormais, les rues de son enfance sont peuplées de latinos. Le quartier est très populaire, mot gentil pour dire pauvre. A chaque voiture qui passe, on regarde par réflexe à l’intérieur. On nous a dit que le Boss passait de temps en temps. Mélancolique… Ou simplement histoire de ne pas oublier d’où il vient.

Devant la troisième maison qu’il a habitée, celle qui figure sur la couverture du livre, je croise un homme qui en sort. Je lui demande confirmation du nom de l’ancien et prestigieux locataire. Il me sourit et dit que c’est bien ici, mais n’a visiblement pas envie de s’étendre davantage sur le sujet. Il a dû entendre parler du Boss par les acharnés comme nous qui viennent le saouler régulièrement, mais je ne suis pas certain qu’il écoute Dancing in the Dark dans sa bagnole.

Plus loin, dans le centre de ce bled perdu, le simple mot ‘Springsteen’ nous ouvre toutes les portes, le patron de Federici’s, une pizzéria, est ravi de nous montrer la place qu’a occupé le Boss le mois dernier lorsqu’il est venu manger sa peppéroni. "C’est un chic type ce Bruce, nous dit-il." On s’assoit en terrasse, pensifs. Le Boss, notre héro revient donc vraiment ici régulièrement. On regarde nonchalamment les gros V8 qui ne cessent de cracher de la fumée et de vomir des décibels. - Hey, sur la Harley là, si c’était lui ?

Pour rester dans ses pas, on commande donc une peppéroni. Scaini la demande sans fromage ! - Ca va Raphaël ? Il ne me répond pas, il est concentré sur son gsm, il doit regarder la recette de la peppéroni.

C’était dingue, une soirée magique !

On quitte Freehold, direction Asbury Park à trente minutes. On roule dans un gros truc noir, genre bagnole d’agent du FBI ou caisse de rappeurs. Une vielle Corvette de 1954 aurait été plus appropriée pour le thème de notre virée, mais pas pour notre budget. Asbury Park est ce qu’il reste d’une station balnéaire. Le front de mer est usé par le temps. Le casino est à lui seul le symbole de cette descente inexorable, il est un squelette battu par les vents.

Nous passons devant la baraque de la diseuse de bonnes aventures, Madame Marie, dont parle le Boss dans 4th of July, Asbury Park (Sandy) sur son deuxième album The Wild, the Innocent and the E. Street Shuffle. Un album là aussi qui se cherche un style, entre folk et R&B. Madame Marie lui avait prédit à l’époque qu’il deviendrait une star !

Plus loin le Wonder Bar où Bruce a rencontré Clarence Clemons, légendaire saxophoniste du E. Street Band. En 2011 il est venu ici faire un concert en hommage à son ami Clarence, disparu quelques jours plus tôt. Le 18 juillet 2015, Bruce est revenu sans prévenir. Il est entré vers 22h30 et a joué plus de deux heures. "C’était dingue, une soirée magique, dit Debbie Delisa, la patronne du bar." Tu m’étonnes.

John, l’un des sorteurs du bar, est fier de nous montrer des photos d’une autre soirée, prises dans le convention center il y a quelques jours. C’est l’immense bâtiment qui avance sur la mer, juste en face de nous. Il y a des boutiques dedans et surtout une salle de spectacle d’environ 2000 places. Ici, avant chaque tournée, Springsteen vient faire une répétition générale avec le E. Street Band. John nous a donné une info que je ne connaissais pas. "Tu sais pourquoi Led Zeppelin n’avait pas accepté d’aller à Woodstock ? C’est parce que le convention center leur avait proposé 300 dollars de plus pour venir chanter ici mec !" Sur les photos qu’il nous montre, il y a Bruce sur scène avec Bon Jovi, Steve Van Zandt et Southside Johnny. C’était il y a quinze jours, un concert caritatif.

Nous entrons dans la salle, juste envie de ne rien dire, d’imaginer. Je sais pourquoi j’aime ce mec, je ne sais toujours pas contrôler mes émotions quand je pense à lui. Assis sur ses sièges en bois inconfortables, je regarde la scène, je le vois. Mon cerveau le voit, mes yeux s’embrument… Ce n’est que le fruit de mon imagination.

On rit comme des sales gamins

On file vers Long Branch, devant une petite maison que des fans ont rachetée pour lui éviter la démolition. Ici, Bruce a écrit Born to Run, son troisième album, le plus court de sa carrière. 40 minutes seulement. On enregistre une vidéo devant, on s’y reprend à 10 fois, on éclate de rire comme des cons… non, comme des sales gamins.

Le grand moment arrive peut-être, on roule désormais quelques miles vers le nord, vers sa maison actuelle. Son quartier est fait de grandes propriétés perdues au milieu de parcs ombragés. Aucune clôture pour empêcher d’y pénétrer. La maison de Bruce ne fait pas exception. Le GPS nous indique qu’il reste 1km, on a tous les quatre le cœur serré.

Ça va Raphaël ? Il répond une banalité qui d’ordinaire ne m’aurait pas fait réagir, là nous éclatons encore tous les quatre d’un rire nerveux. On a le trac. Et si le Boss nous ouvrait ? Et si Bruce nous invitait pour la causette ? Et si Bruce… ?

On se gare. Je m’approche du portail, j’appuie fébrilement sur l’interphone. Je sais déjà au mot près ce que je vais dire si une voix se fait entendre. Ça sonne, comme dans un téléphone. Six sonneries, pas de réponse. J’attends quelques minutes. J’essaie à nouveau… Toujours rien.

Pas question que je m’avoue vaincu, je retourne à la bagnole écrire un mot sur une grande feuille, comme les ‘requests’ lors de ses concerts. "We have a gift for the Boss, please !"

Pas de mouvements, sauf celui d’une biche dans la propriété. Je reste là, je réfléchis. Merde ! J’ai traversé l’océan, j’ai toujours profondément admiré ce mec, je suis peut-être à 50 mètres de lui… Je fais quoi ? Aucune grille ne m’empêche d’entrer dans le jardin, de courir jusqu’à la propriété et de frapper à la porte. Rien ne va m’en empêcher, rien. J’y vais, i was born to run. Non rien ne se mettra sur mon chemin. Rien du tout !

Sauf… mon respect pour Bruce. Il est 21h00, Nathalie, Samuel, Raphaël et moi remontons en voiture. Nous n’avons pas vu le Boss mais avons vécu une aventure humaine comme Bruce en chante des dizaines dans ses chansons.

Ça va Raphaël ? Il ne répond pas, mais je sais que comme moi, il est heureux. Nous vivons des jours glorieux.

 

Eric Laforge

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