Génération 21: Thom C

Génération 21
Génération 21 - © Antoine Biname

Les cassettes de papa. Le parchemin de maman. La guitare du frangin. Et l'esprit de la nonna. Chez Thomas Cacciapaglia, alias Thom C, comme chez de nombreux musiciens, la musique est aussi une histoire de famille. Après un premier album et un EP, aux contours pop et à l'ancrage anglais, le jeune songwriter et arrangeur, originaire de Fleurus, revient avec un nouvel opus. Plus libre, plus expérimental, plus électrique... Plus proche du Soi. Gagné par l'énergie alternative d'un certain Nikola Tesla.

Croyez-le ou non... Thom C et moi nous sommes rencontrés dans la sacristie d'une église. Un soir de février dernier, dans le centre de Huy. L'église Saint-Pierre, tenue par un abbé un brin rock'n'roll, accueillait le Dawans-Bonesso Project. Un projet musical récent et original, emmené par Antoine Dawans et Jimmy Bonesso. Respectivement trompettiste et accordéoniste. Sur scène comme en studio, le duo s'entoure d'invités. Pour varier les reflets. Et délivrer un peu plus d'espace encore à leurs compositions qui manient avec subtilité le minimalisme et l'improvisation. Deux ingrédients qui inspirent Thom C, présent pour donner du chant au duo. Détail étonnant, peu de temps avant le début du concert, Thom C peaufine les paroles qu'il entonnera. " Je me laisse inspirer par l'atmosphère de l'endroit. Par ce que je ressens sur le moment. Ce que nous sommes. Ce sont souvent des sensations, des émotions... Là, par exemple, j'évoque la transition des saisons. "

Sans transition. Me voilà dans la nef, parmi l'assemblée. Auditeurs religieux d'une musique qui s'apprécie à la bougie. Les membres du groupe s'installent dans la pénombre. A l'accordéon, Jimmy Bonesso remplit l'église des premiers sons. Rejoint par Antoine Dawans à la trompette... Antoine Lissoir au saxophone... Valérie Delforge à la voix... Avant Thom C. Qui s'avance vers le public. Lentement. Porté par l'ensemble. Il feint de se lancer. Une tension douce règne. Quand va-t-il commencer à chanter ? Et de décocher les premières notes d'un couplet. La tension douce disparaît. Je m'élève en paix. Le trompettiste du groupe m'avait pourtant prévenu : " Je l'ai découvert lors d'un festival. Nous étions voisins de scène... J'avais ses retours dans les oreilles. Et j'étais sur le cul. Nous avons échangé nos disques et partagé une jam le même soir. Depuis, on tourne de temps en temps ensemble. "

Retourné, mais rattrapé par une autre échéance musicale, je suis contraint de quitter l'église sur la pointe des pieds. Avec, sous le bras, le dernier CD de Thom C. Un quatorze-titres auquel je ne résiste... Il s'intitule Light Charges, à l'instar de sa plage d'ouverture. Tout en l'écoutant, j'en parcours le carnet glissé dedans. Un mot d'introduction, signé Thom C, croque le contexte dans lequel il a été goupillé. En quelques mots épinglés : " Dans différentes pièces, différents espaces, à des moments différents du jour et de la nuit, avec des humeurs différentes et des boissons aussi... Mais principalement une bonne tasse de thé ou de café. (...) Cet album a pris plus d'un an pour être composé, écrit, arrangé... Et une autre année pour être enregistré, mixé et diffusé. (...) Une période pendant laquelle j'ai eu la chance de rencontrer de belles personnes, de très bons musiciens et de penser la musique autrement. (...) Puisse cet album vous apporter un moment de vérité, une réponse ou simplement du bon temps. " Comme un coup de foudre...

Autre coup de foudre, celui de Thom C pour sa nonna. A qui il dédie l'album. " Pour avoir été la personne la plus inspirante, aimante et admirable que je n'ai jamais rencontrée. " Le décor familial est planté. Quelques jours après le concert en l'église Saint-Pierre de Huy, je retrouve Thom C à Haut-le-Wastia, à deux pas d'Yvoir. Dans un improbable refuge organisant, de temps à autre, des jams et des concerts. Ce soir-là, Thom C y dévoile son projet personnel. Nous profitons des balances du groupe avec lequel il partage l'affiche pour nous plonger dans son histoire, son parcours, ses compositions... " J'écoute de la musique depuis que je suis tout petit. Mon frère aîné jouait de la guitare. Je m'y suis mis aussi... D'abord sur une vieille à deux ou trois cordes. A 12 ans, j'ai débuté les cours à l'académie. Deux ans plus tard, je faisais partie de mon premier groupe. Je chantais très faux à l'époque... Ca m'a demandé beaucoup de travail. C'est pour ça qu'au début, bien souvent, il faut une passion débordante qui te permet de travailler sans compter. Je crois que c'est ce que j'ai fait... M'écouter, me réécouter, m'enregistrer... Et puis j'ai découvert un tas d'artistes grâce à mon père. Qui ramenait des cassettes et des albums de Led Zep, Ultravox, Radiohead... Sans oublier un concert de U2 à la télé qui a été un vrai déclic ! Avec ma mère, ça a plutôt été l'inverse... Je lui ai fait écouter ce que je découvrais. En revanche, un jour, elle m'a ramené un bouquin en parchemin de France. Dans lequel j'écris presque tout mes textes. "

Des textes, parlons-en. Autour de deux vins blancs. Et à la lumière des dessins de Damien Sprumont. Guidé par Thom C pour leurs réalisations. Comme un écho au recto, un cerveau dans une ampoule illustre la plage d'ouverture et titulaire de l'album. Light Charges, c'est son nom, se réfère à l'insight. Ou comment trouver une solution à un problème de façon presqu'intuitive. " Ce phénomène d'introspection m'a inspiré autant que le travail scientifique de Nikola Tesla, maître à penser de Thomas Edison. La couverture du CD représente l'une de ses inventions inachevées : la Tour de Wardenclyffe, censée distribuer de l'électricité partout et sans fil. Invention pour laquelle Tesla a manqué de fonds... Je lisais sa bio en composant. Comme lui, j'avais envie de créer sans contrainte. Je sortais des études, du monde de la raison, et j'aspirais à toucher davantage à l'expérimentation. A sortir des canevas traditionnels de la pop. Au risque de proposer des morceaux pas du tout radiophoniques... C'est pour ça que je suis un peu surpris que tu sois là ! - Au contraire, ne t'étonne pas. Le non-radiophonique me manque en radio. "

Un retour aux fondements. L'album de Thom C se poursuit avec The Lunar Wall, illustré par la cage ouverte d'un oiseau. " Elle parle de liberté. C'est une référence indirecte au mur lunaire dans l'odyssée de l'espace de Kubrick. Elle est liée à un autre titre, The Exodus, qui parle de se faire la malle vers un point précis sans savoir ce qui se passe après. " Thom C aime les images impossibles. Il traduit de l'anglais : " Échappons-nous des murs de fer / Des architectes aveugles prendront cette décision. " Des architectes... A l'amour aveugle. Avec Blackout In My Senses. La cité dans l'attente. Électricité latente. Perte de contrôle des sens. Mélodie ivre de danse. Vers A Simple Fate. Croquis d'un couple marchant sur un écrit. De quoi interroger les codes. " Pourquoi il ne se passerait pas quelque chose d'inédit à chaque fois que tu sors de chez toi ? " Histoire de renards agoraphobes crevant le long des sentiers. Pour un groove barré. Retour aux fondements. To The Basements. L'ouragan approche. Je m'isole au sous-sol. Advienne que pourra. Allégorie, parmi d'autres, des tempêtes véhiculées par certains médias. A vous inciter à vous retrancher. A vous évader. Once And For All. Interlude synonyme d'envolée. De supplément de chaleur dans l'album. Au goût de plus en plus prononcé. A Taste for Miracles. Ou la jouissance du silence. Assis, à deux, au bout d'une jetée. Tête contre tête. Et un titre qui en jette. A filer la fureur de vivre. The Furrow. Le sillon. Être tranquille sur son île. Sa parcelle inexplorée. Mélodies nouvelles. Incantations tournées vers le ciel.

Au-delà de l'éphémère. L'effet vert. Rough Notes. Et sa fragilité à peine voilée. Notes et humains raccords. Comme autant de maillons de verre formant une chaîne à même de briser à tout instant. Et d'enchaîner avec The Missing Days. Le tempo freine. A nos opportunités manquées. Sur fond de mélancolie lente et romantique. " Nous avons perdu le chemin qui nous guidait / Nous attendons maintenant de nous séparer. " Enfin, pas tout de suite, si vous le permettez. Bien que le vertige me guête. Vertigo in Reverse. La phobie des cieux. Et l'espoir de la braver. De contrer cette allergie fondamentale. De décrocher la liberté. Moonquake. Une brèche dans la nuit. Un refrain à l'envie. Un appel du pied vers plus d'humanité. Against All Sides. Mes vœux exaucés. Au nom d'une neutralité qui parvient " à capter quelque chose de positif de tous côtés ". Et cette question en filigrane, justement posée par Thom C : " Pourquoi aller jusqu'à la guerre pour défendre des idées ? Cela n'a pas de sens. " Un non-sens qui passe par une prise de conscience. Celle d'un soldat, posant sa main sur le front d'un ennemi mourant. " La main sur son front / On dirait qu'il y a plus de vérités que tout ce qu'on se soit dit avant ". Nous faisons partie du même clan... L'humanité !

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