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"Vous n'aurez pas ma haine", un texte d'Antoine Leiris lu par André Dussolier et Stéphane De Groodt

"Vous n'aurez pas ma haine", un texte d'Antoine Leiris lu par André Dussolier et Stéphane De Groodt

22 mars ensemble

  • 3 minutes

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Partie 1
Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère
de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne
veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuer
aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura
été une blessure dans son coeur.
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché
pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance
qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes
concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu.
Même joueur joue encore.
Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle
que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé
éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin,
je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle
nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des
âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.
Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus fort que toutes les
armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois
rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son
goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa
vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez
pas sa haine non plus.

Partie 2
À la crèche, tout le monde sait. Lorsque j’arrive le matin, chacun porte un masque.
Le carnaval des morts. Melvil est un petit être bien vivant, lui. À peine arrivé, il fait
tomber les masques. Il entre sur la pointe des pieds, me dit au revoir, sourit, et d’un
éclat de son rire les têtes d’enterrement finissent au fond d’un coffre à jouets.
Il est temps pour moi de rentrer chez nous. Je prends le courrier avant de monter les
escaliers. La couleur d’une des enveloppes m’intrigue. L’homme s’appelle Philippe.
Il réagit à ma lettre. C’est beau. Puis, tout en bas, comme une signature, ces mots : «
C’est vous qui êtes frappé et c’est vous qui nous donnez du courage ! »
On a toujours l’impression, lorsque l’on regarde quelque chose de loin, que celui qui
survit au pire est un héros. Je sais que je n’en suis pas un. La fatalité a frappé, c’est
tout. Elle ne m’a pas demandé mon avis. Elle n’a pas cherché à savoir si j’étais prêt
pour ça. Elle est venue chercher Hélène, et m’a obligé à me réveiller sans elle. Depuis
je ne sais pas où je vais, je ne sais pas comment je m’y rends, et il ne faut pas trop
compter sur moi. Je pense à Philippe, l’auteur de cette lettre. J’ai envie de lui dire
que je suis dépassé par mes mots. Si j’essaie de me convaincre qu’ils sont de moi, je
ne sais pas s’ils seront moi tout entier.
Et tout à coup, j’ai peur. Peur de ne pas être à la hauteur de ce que l’on attend de
moi. Aurais-je encore le droit de ne pas être courageux ? Le droit d’être en colère. Le
droit de voir une autre femme, de ne plus voir d’autres femmes. Le droit de ne plus
aimer, jamais. De ne pas refaire ma vie et de ne pas en vouloir une autre. Le droit
de faire des erreurs. Le droit de prendre de mauvaises décisions. Le droit de ne pas
avoir le temps. Le droit de ne pas être présent. Le droit de ne pas être drôle. Le droit
d’être cynique. Le droit d’avoir des mauvais jours. Le droit de me réveiller en retard.
Le droit de ne pas être de bonne humeur. Le droit de ne pas tout dire. Le droit de ne
plus en parler. Le droit d’être banal. Le droit d’avoir peur. Le droit de ne pas savoir.
Le droit de ne pas vouloir. Le droit de n’être pas capable.

Détail

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Extraits

Bonus

Belgique, frappée au coeur

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