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David Murgia lit "Les pauvres", un texte d'Ascanio Celestini

La Première - Culture

David Murgia lit "Les pauvres", un texte d'Ascanio Celestini

Entrez sans frapper

  • 3 min 9 s

« I poveri », un texte d’Ascanio Celestini (traduit dans le recueil Discours à la Nation aux éditions Noir sur blanc), avec quelques ajustements pour l’émission :

Les pauvres étaient tellement pauvres
qu’ils prirent leur faim, la mirent en bouteille
et s’en allèrent la vendre.
Les riches l’achetèrent!
eux qui dans leurs vies avaient mangé de tout,
du caviar farci au fruits de mer du fond du fond du fond de la mer
et qui voulaient connaitre aussi la saveur de la faim des pauvres.
Ils l’achetèrent, ils la payèrent un bon prix.
et pendant un moment, les pauvres firent aller.
Mais ensuite les pauvres redevinrent pauvres
(aussi pauvres qu’avant)

Alors ils prirent leur soif, la mirent en bouteille
et s’en allèrent la vendre.
Les riches l’achetèrent!
eux qui dans leurs vies avaient bu de tout
du Châteauneuf du Pape au gros rouge qui tache
mais qui encore jamais n’avaient goûté la soif des pauvres
Ils l’achetèrent, ils la payèrent un bon prix
et pendant un moment, les pauvres firent aller.
Mais ensuite les pauvres redevinrent pauvres
(aussi pauvres qu’avant)

Alors, ils prirent leur colère (et ils en avaient tant)
la mirent en bouteille et s’en allèrent la vendre.
Les riches l’achetèrent!
eux qui dans leurs vies s’étaient déjà sentis irrités
parfois même carrément indignés
mais qui n’avaient jamais encore éprouvé la colère véritable
ils l’achetèrent !
et pendant un moment, les pauvres firent aller.
Mais ensuite les pauvres redevinrent pauvres
(aussi pauvres qu’avant)

Aussi ils vendirent leur pudeur, leur honte et leur douleur.
Ils mirent en bouteille leur émotion et leur insubordination,
leur violence, leur rédemption, leur révolte, leur pitié.

Avec le temps les caves des riches se remplirent de bouteilles.
A côté de grands vins millésimés
ils collectionnaient la faim des sans-culottes de la révolution,
et la colère des journaliers agricoles
qui occupaient les terres du sud.
Entre les mousseux et les champagnes
il y avait une belle place pour la folie des pellagreux des campagnes
et l’orgueil de l’aristocratie ouvrière qui pendant la guerre avait défendu les usines contre les nazis
et avait gagné ses droits par les luttes syndicales.

en bouteille on trouvait même les questions insensées des journalistes les plus commandés, ceux qui sans vergogne demandaient aux responsables syndicaux
s’il était bien « raisonnable » et « responsable »
de mener grève le jour où le viaduc de Bruxelles est fermé (m’enfin!)

Entre les vins jeunes et les vins liquoreux (?)
il y avait le dégout des travailleurs précaires et des SDF,
il y avait la honte du parc Maximilien où les plus pauvres des pauvres,
entre deux coups de matraques et un repas préparé par des bénévoles épuisés,
recousaient leur écharpe avant de tenter un nouveau départ en mer
on trouvait jusqu’à l’émerveillement des zapatistes,
ceux qui un jour de mars marchèrent sur Mexico avec leurs passe-montagnes.

De génération en génération, les pauvres vendirent tout
la culture, la littérature, la musique, les mots, la mémoire, tout

Les pauvres devinrent tellement pauvres
qu’ils prirent jusqu’à leur pauvreté,
la mirent en bouteille et s’en allèrent la vendre.
Les riches l’achetèrent!
Eux qui pour être vraiment riche
se devaient de posséder la misère des miséreux.

Quand les pauvres se retrouvèrent sans rien, ils s’armèrent.
Et pas de couteau et fourchette
mais de revolvers et de fusils.
Parce que la révolution n’est pas un diner de gala.
La révolution est un acte de violence.

Ils s’armèrent et ils marchèrent vers le palais du podestat
et quand il arrivèrent sous le balcon
ils s’arrêtèrent et restèrent immobiles, sans voix.

Parce que sans la colère et la faim,
sans l’orgueil et le dégout
sans la soif et l’émerveillement
sans conscience de classe on ne fait pas la révolution.

Alors le podestat descendit dans la cave, au milieu de toutes ses bouteilles
Il en prit une , une seule bouteille et la rendit au peuple.

C’était la liberté,
la liberté des pauvres
celle que leurs grands-parents avaient conquise
mais que leurs parents avaient vendu depuis longtemps.

Ils la débouchèrent et à présent, de la liberté, les pauvres
pouvaient en faire un hymne ou un parti
une association, un chant, un drapeau.

mais ils n’en firent rien
Parce que la liberté, seule, ne sert à rien.

Alors le podestat fouilla dans ses poches.
Il y trouva une boite de bonbons à la menthe.
Il la donna au peuple.

à partir de ce moment-là, les pauvres furent à nouveau libres.

Libres de sucer des bonbons à la menthe.

Détail