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Monde

Yuma, Arizona : la face cachée de la crise migratoire qui mine la présidence de Joe Biden

20 janv. 2022 à 05:009 min
Par Eric Destiné, de retour de Yuma (Arizona/Etats-Unis)

Ce 20 janvier 2022, cela fait un an jour pour jour que Joe Biden a succédé à Donald Trump en prêtant serment en tant que 46e président des Etats-Unis. Une présidence marquée notamment par un discours moins répressif concernant l’arrivée des migrants sur le territoire américain. Trancher avec la rhétorique souvent agressive de Donald Trump et sa politique de fermeture sélective des frontières était une promesse phare de la campagne électorale du candidat démocrate. 

Fraîchement élu, Joe Biden a d’ailleurs rapidement décidé d’arrêter les travaux du fameux "mur" voulu par son prédécesseur républicain à la frontière avec le Mexique. Même si la construction de cette palissade d’acier avait commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

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A Yuma, on vit sous "état d’urgence"

Aujourd’hui pourtant les Etats-Unis font face à une crise migratoire sans précédent. L’administration Biden a, depuis le 20 janvier 2020, ajusté sa politique au fil des mois (retours forcés de certains ressortissants étrangers, restauration du dispositif "rester au Mexique" instauré par Donald Trump, …), mais les arrivées clandestines se multiplient encore sur le territoire des Etats-Unis et cela cristallise plus que jamais les tensions.

A Yuma, un comté de 210.000 habitants collé à la frontière, au sud-ouest de l’Arizona, le nombre de d’arrivées de migrants a presque doublé par rapport à une période similaire avant la crise sanitaire. Sur place, les infrastructures locales (hôpitaux, centres d’accueil…) sont régulièrement saturées. Le maire (républicain) de la ville, Douglas Nicholls, a même décidé en décembre de décréter "l’état d’urgence" au niveau local.

Un garde-frontière des Etats-Unis à Yuma, Arizona. Janvier 2022
Un garde-frontière des Etats-Unis à Yuma, Arizona. Janvier 2022 RTBF – Dominique Vande Cappelle

Le barrage Morelos : "the gap"

A hauteur de la ville de Yuma, le barrage Morelos est érigé sur le célèbre fleuve Colorado. A cet endroit précis, le barrage se trouve physiquement à la fois sur le territoire des Etats-Unis et sur le territoire du Mexique. Aux pieds de la structure, le niveau de l’eau est infime. Résultat : le passage à pied est tout à fait possible. A tel point que cet endroit est de plus en plus connu comme un lieu privilégié par celles et ceux qui veulent tenter d’entrer clandestinement aux Etats-Unis.

Certains habitants ont surnommé cet endroit "the gap" ("le trou"). Les passeurs et les cartels criminels qui contrôlent les environs de l’endroit côté mexicain en feraient même la publicité pour inciter les candidats au passage à tenter leur chance rapidement, moyennant finances évidemment.

114.000 migrants avec des documents originaires de plus de 140 pays ont tenté d’entrer clandestinement aux Etats-Unis via le comté de Yuma entre octobre 2020 et octobre 2021.
114.000 migrants avec des documents originaires de plus de 140 pays ont tenté d’entrer clandestinement aux Etats-Unis via le comté de Yuma entre octobre 2020 et octobre 2021. RTBF / Dominique Vande Cappelle

"Entre 6000 et 20.000 dollars" pour être autorisés à passer

"Lorsque les migrants rencontrent les passeurs qui se trouvent habituellement cachés dans les arbres, ils doivent payer pour de 6000 dollars à 20.000 dollars (ndlr : entre 5300 et 17.650 euros) en fonction de leur pays d’origine pour être autorisés à passer", nous explique Léon Wilmot, le shérif du comté de Yuma que nous accompagnons aux pieds du barrage Morelos.

Pour cet élu républicain, responsable de la sécurité du comté, les cartels criminels de passeurs auraient profité du discours plus posé de Joe Biden sur le thème de l’immigration au moment de son arrivée au pouvoir pour faire croire aux candidats au passage que le moment était venu de tenter leur chance. Et par la même occasion, pour gonfler leur "chiffre d’affaires", qu’importent les drames humains.

"Le mur" érigé sous la présidence Trump qui sépare le Mexique des Etats-Unis à Yuma, Arizona.
"Le mur" érigé sous la présidence Trump qui sépare le Mexique des Etats-Unis à Yuma, Arizona. RTBF / Dominique Vande Cappelle

L’administration Biden/Harris au cœur des critiques : "Honte à eux"

Pour le shérif du comté, dont le discours critique est partagé par certains habitants et certains élus républicains, il y a donc un coupable : Joe Biden et son administration. "Avant son arrivée dans le bureau ovale, on avait une moyenne des 25 à 30 personnes arrêtées par jour ici, explique Leon Wilmot. Dès que Biden et Harris sont arrivés, en janvier 2021, cela a grimpé à 200 par jour et puis 300 et puis 600, et même parfois jusqu’à 1300 certains jours, juste sur le territoire du comté de Yuma".

Résultat. A Yuma, les autorités locales ont eu du mal à gérer l’arrivée de ce nombre de plus en plus important de personnes. Avec des conséquences parfois dramatiques au moment de la traversée de la frontière, selon le shérif Wilmot : "En un an, jai aussi constaté le décès de 26 personnes. Je n’ai jamais vu ça dans le désert ici. Tout ça a cause de leur manque de volonté de faire appliquer les lois", explique-t-il en faisant encore référence à la paire Joe Biden/Kamala Harris. Pourtant ajoute-t-il "nous leur avions dit que cela allait arriver s’ils faisaient cela. Alors honte à eux".

Le shérif Leon Wilmot dans son bureau. Janvier 2022.
Le shérif Leon Wilmot dans son bureau. Janvier 2022. RTBF / Dominique Vande Cappelle

2021, record d’arrestations à la frontière sud des Etats-Unis

Aux Etats-Unis, les décomptes chiffrés sont effectués sur une "année fiscale" qui s’étend d’octobre à octobre. Si on regarde dans le détail les données officielles publiées par l’autorité américaine en charge des douanes et de la protection des frontières des Etats-Unis (US Customs and Border Protection), on constate effectivement que l’année qui vient de s’écouler a été très intense à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, et pas seulement en Arizona.

Un groupe de migrants interpellés à Yuman, Arizona en janvier 2022.
Un groupe de migrants interpellés à Yuman, Arizona en janvier 2022. RTBF / Dominique Vande Cappelle

Sur l’année sur l’année fiscale 2021 (octobre 2020 à octobre 2021), 1.734.686 personnes ont été arrêtées par les gardes-frontières des Etats-Unis après avoir passé illégalement la frontière. C’est un record absolu dans l’histoire moderne du pays. A titre de comparaison, lors de l’année fiscale précédente (octobre 2019 à octobre 2020), on comptait 458.088 arrestations. Attention, cette période-là a été exceptionnelle car rythmée par des confinements massifs pour des raisons sanitaires. Cela a fortement influencé ces chiffres à la baisse. Pour avoir une meilleure idée de comparaison, il faut retourner à l’année fiscale 2019 (octobre 2018 à octobre 2019) au cours de laquelle moins d’un million de personnes (977.509) ont fait l’objet d’une arrestation pour entrée aux Etats-Unis sans autorisation.

Une famille vient d’arriver à Yuma, Arizona, en contournant une partie du "mur" d’acier érigé ici sous la présidence Tde Donald Trump en 2019.
Une famille vient d’arriver à Yuma, Arizona, en contournant une partie du "mur" d’acier érigé ici sous la présidence Tde Donald Trump en 2019. RTBF / Dominique Vande Cappelle

Yuma : un nombre d’arrivées jamais vu auparavant

Si on se concentre uniquement sur le comté de Yuma, 114.000 personnes ont été arrêtées par les gardes frontières lors de l’année fiscale qui s’est achevée en octobre contre 8800 l’année fiscale précédente. C’est une augmentation vertigineuse de près de 2400% en un an, ce qui crispe fortement les autorités locales et certains habitants car la pression sur les infrastructures est réelle. Yuma compte au total 200 kilomètres de frontières communes avec le Mexique,

Néanmoins, pour avoir une vision plus large et plus réelle, il est également nécessaire de comparer avec les chiffres d’une année fiscale normale au niveau local. Car 2020 a aussi été influencée ici par les restrictions drastiques et les confinements. Sur la période s’étendant d’octobre 2018 à octobre 2019, le nombre d’arrestation s’élevait à 68.269. C’est beaucoup plus qu’en 2020, mais toujours beaucoup moins que l’année passée.

Un groupe de migrants se dirige à pied vers Yuma/Arizona. Janvier 2022.
Un groupe de migrants se dirige à pied vers Yuma/Arizona. Janvier 2022. RTBF / Dominique Vande Cappelle

L’immigration : un thème de communication

Le thème de l’immigration a été au cœur des campagnes électorales des deux candidats à la Maison blanche en 2020. Le président sortant, Donald Trump, appuyant constamment sur sa volonté de fermeté en présentant régulièrement des portions de son fameux "mur".

Joe Biden communiquait lui sur une vision plus humaine, en insistant sur sa volonté de défaire les mesures instaurées par son prédécesseur, notamment l’arrêt de la construction de la palissade d’acier. Une décision qui cristallise aussi les critiques aujourd’hui dans le camp républicain.

Les travaux du "mur" voulu par l’administration Trump ont été arrêtés par l’administration Biden. Les éléments de la palissade sont au sol, dans le comté de Yuma, en Arizona.
Les travaux du "mur" voulu par l’administration Trump ont été arrêtés par l’administration Biden. Les éléments de la palissade sont au sol, dans le comté de Yuma, en Arizona. RTBF / Dominique Vande Calleppe

Le mur de Trump "prend la poussière"

"Toutes ces palissades d’acier qui auraient dû être dressées aujourd’hui sont là, au sol, à prendre la poussière, décrit le shérif Wilmot en arrivant sur un site où le chantier est à l’arrêt depuis un an. "Biden a tout arrêté, je trouve ça stupide" lance-t-il sans hésiter.

Un peu plus loin, une double barrière dressée en 2019 sous l’administration Trump tranche le paysage. Elle marque la séparation entre les Etats-Unis et le Mexique. "Ici, il n’y a aucune caméra, pas d’éclairage, pas d’infrastructure électronique du tout pour détecter les criminels. Car l’administration Biden a arrêté tous les travaux".

A nos côtés, le shérif républicain, qui avait vanté les décisions de Donald Trump, n’est pas tendre avec le nouveau pensionnaire du bureau ovale : "C’est jute l’arrogance de cette administration. Ils sont à 2000 kilomètres d’ici et n’ont aucune idée de ce qu’est cette frontière".

Une double palissade érigée en 2019 à Yuma / Arizona sépare les Etats-Unis du Mexique
Une double palissade érigée en 2019 à Yuma / Arizona sépare les Etats-Unis du Mexique RTBF / Dominique Vande Cappelle

Des citoyens de Yuma voient les choses autrement

Face à cette vision des choses, certains citoyens de Yuma ne partagent pas ces critiques et ils ont décidé d’adopter une autre attitude. Nathalie Hernandez et son groupe viennent tous les jours le long de la palissade et arpentent les 200 kilomètres de frontière pour offrir du réconfort aux migrants qui arrivent illégalement aux Etats-Unis. Elle récolte notamment des dons de couvertures, de boissons et de nourriture pour les migrants.

"Je pense que, quel que soit le président en place, les gens vont traverser. Ils vont traverser vers l’endroit où ils ont besoin d’être pour mettre leur famille en sécurité, pour avoir une vie meilleure, pour avoir plus d’opportunités. Et les Etats-Unis sont connus pour cela" explique cette jeune femme de 28 ans

Nathalie Hernandez et son groupe récoltent de dons de nourriture, de boissons et de couvertures pour les migrants qui arrivent à Yuma. Janvier 2022.
Nathalie Hernandez et son groupe récoltent de dons de nourriture, de boissons et de couvertures pour les migrants qui arrivent à Yuma. Janvier 2022. RTBF / Dominique Vande Cappelle

Mais Nathalie Hernandez est d’accord sur une chose. La situation à Yuma s’est dégradée ces derniers mois. "Chaque jour, quand nous sommes ici, en fonction de l’heure de la journée, nous croisons des petits groupes, ou nous croisons des plus grands groupes jusqu’à 50, 100, 150 personnes. Parfois il y a même 200 personnes qui arrivent en même temps. Nous avons vu cela récemment aussi".

Elle-même fille d’immigrés mexicains, Nathalie Hernandez est particulièrement sensible aux parcours de vie de celles et ceux qui ont pris le risque de passer cette frontière internationale sans autorisation. Elle sait que souvent, l’idée est de rejoindre un membre de la famille déjà installé aux Etats-Unis. Sont-ils plus nombreux pour l’instant suite aux discours et aux décisions de Joe Biden ? Cette citoyenne/bénévole ne le pense pas.

Face au flux, un groupe d’habitants de Yuma a décidé de se rendre tous les jours à la frontière pour nettoyer l’endroit et offrir de la nourriture et des boissons à celles et ceux qui arrivent clandestinement aux Etats-Unis.
Face au flux, un groupe d’habitants de Yuma a décidé de se rendre tous les jours à la frontière pour nettoyer l’endroit et offrir de la nourriture et des boissons à celles et ceux qui arrivent clandestinement aux Etats-Unis. RTBF / Eric Destiné

Biden et la politique de Trump : "back to Mexico"

Résultat : face à la pression et aux critiques, la communication de l’administration Biden a petit à petit changé. Face à la pression de la justice aussi. Le président américain a d’ailleurs récemment réintroduit le protocole "MPP" ("Migrant Protection Protocols") après une décision d’un juge fédéral républicain. Cette loi vise à renvoyer certains demandeurs d’asile qui ont franchi illégalement la frontière USA/Mexique et qui correspondent à certains critères, directement vers le Mexique où ils doivent théoriquement attendre la décision du gouvernement américain sur leur demande.

Le président Biden avait pourtant précédemment fustigé ce "MPP" de l’ère Trump en le décrivant comme "inhumain". Des dizaines de milliers de personnes avaient été envoyées vers le Mexique sous l’administration Trump en application de ce protocole controversé. Certaines associations de protection des droits humains dénonçaient la violence dont certains migrants étaient victimes une fois de retour côté mexicain.

"Maintenant que la politique de retour vers le Mexique a été réinstaurée, on pense déjà à plus long terme et on envisage de déplacer notre aide vers le territoire mexicain. C’est un projet", explique pour sa part Nathalie Hernandez.

Un groupe de citoyens de Yuma tente de récupérer des denrées alimentaires jetées volontairement à la poubelle pendant la nuit. Janvier 2022.
Un groupe de citoyens de Yuma tente de récupérer des denrées alimentaires jetées volontairement à la poubelle pendant la nuit. Janvier 2022. © Tous droits réservés

"Ils crient sur nous en disant que ces gens ne sont pas les bienvenus"

Lors de notre rencontre, le groupe de citoyens/bénévoles a eu une très mauvaise surprise. En ouvrant une énorme poubelle qui se trouve le long de la palissade, le groupe a constaté que les dons de nourriture qu’il avait laissés sur place pendant la nuit à disposition des migrants qui arrivent à toute heure avaient été jetés aux ordures. Certaines jeunes femmes du groupe ont alors tenté de sauver les denrées qui pouvaient encore l’être en s’introduisant dans cette benne à déchets.

Très vite, ces citoyens ont soupçonné un mouvement anti-migrant local d’extrême droite d’avoir mené cette action en guise de sabotage et d’intimidation. "Ils viennent souvent ici et ils crient sur nous en disant que ces gens ne sont pas les bienvenus. Ils amènent leurs armes, des pancartes et de mégaphones pour nous intimider et intimider les migrants", affirme Ariana Calderón, 27 ans, qui fait partie de ce groupe de citoyens/bénévoles.

Les larmes aux yeux, la jeune femme ajoute : "Il n’y a rien de mal dans le fait d’aider d’autres personnes. Ces gens-là ne regardent pas les migrants comme des êtres humains".

Des tensions, mais pas de solution

Un an après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, à Yuma comme dans beaucoup d’autres comtés qui bordent la frontière sud des Etats-Unis, les opinions sur les causes de la crise migratoire actuelle que traverse le pays sont bien divergentes.

Si la politique d’ouverture du président Biden cristallise beaucoup de tensions, une autre chose est certaine. La situation à la frontière aujourd’hui ne satisfait aucun des deux camps.

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