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Les Grenades

Yaël Nazé, les femmes et l’étude des étoiles

12 mars 2022 à 10:09Temps de lecture6 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

En Belgique, selon le top 100 des professions de Statbel, on ne compte que 13% d’ingénieures civiles, 19% de femmes managers TIC et seulement 11% de conceptrices de logiciels. Pour lutter contre ces écarts et déconstruire les stéréotypes genrés, Les Grenades réalisent chaque mois le portrait de femmes actives dans le monde des sciences, de la tech’ ou de l’ingénierie.

Astrophysicienne FNRS à l'Université de Liège, Yaël Nazé est spécialiste des étoiles massives et de leurs interactions avec leur environnement. Outre ses recherches et ses enseignements, dès qu’elle a un peu de temps, elle se consacre à la diffusion des sciences par le biais d'animations, d'expositions, de débats, de conférences. Autrice, elle est également à l’origine d’une multitude d'articles et de plusieurs livres, dont l’un dédié aux femmes dans l’histoire de l’astronomie. Rencontre avec une scientifique prolifique.

Les galaxies comme horizon

C’est au cœur du campus verdoyant du Sart Tilman à Liège que se loge le bureau de l’astrophysicienne Yaël Nazé. Derrière la porte, des posters d’étoiles, des ordinateurs, une belle bibliothèque. Pour cette spécialiste, l'observation des astres s’est révélée une évidence depuis toujours ou presque. "Vers 10 ans je me suis dit que j’allais faire l’astro ! Mes parents ne sont pas universitaires, mais ils m’ont soutenue dans mes projets."

En 1994, elle commence ses études d’ingénierie. "La proportion de filles était faible. En revanche, pour la première fois, dans ma promo, il y avait une élève inscrite en informatique. Pour ma part, j’étais en électricité et nous étions 10% de filles." À la fin de ce cursus, elle quitte son Borinage natal et débarque dans la Cité Ardente pour réaliser son stage et son mémoire au Centre Spatial de Liège. C’est dans la ville de bord de Meuse qu’elle poursuit son parcours par son doctorat et son entrée au FNRS.

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À savoir : l'Université de Liège est la seule du paysage francophone belge à proposer depuis une dizaine d’années un Master en sciences spatiales. Cette filière est accessible aux personnes des BAC en Sciences physiques et en Sciences de l’ingénieur·e ; des cursus qui ne comptent en moyenne que 20% de filles. Cependant, l’astronomie se révèle un domaine assez féminin. "La moitié des étudiants sont des étudiantes. Même chose au niveau des doctorats. Cependant, quand on passe au post doc, on tombe à un tiers de femmes. Ensuite, dans les postes permanents, selon les statistiques de l’International Astronomical Union, en Belgique nous ne sommes plus qu’à 20%."

Qu’est-ce qui explique cet écart ? Les réponses ne sont pas à décoder dans les étoiles, mais dans les stéréotypes de genre qui continuent d’influencer nos comportements sociaux. "Le post doc est une période où on doit être très productif·ve. Nous devons souvent partir à l’étranger. C’est aussi le moment, autour de 30 ans où les personnes commencent à s’installer... Beaucoup de chercheurs quittent le pays et sont suivis par leurs compagnes, mais le contraire reste plus rare..." Même logique à la naissance des enfants, sans un véritable soutien du co-parent et/ou de l’entourage et/ou de bonnes structures d’accueil de la petite enfance, difficile de garder le cap. Les obstacles sont multifactoriels. Le plafond de verre reste une réalité.

Qui découvrit la loi permettant d’arpenter l’Univers, qui trouva des phares dans l’espace, qui comprit le fonctionnement des forges stellaires ou qui bouleversa notre vision de l’Univers ? Encore et toujours des femmes

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Ensemble pour faire bouger les lignes

"Durant mon parcours, je n’ai pas vraiment senti de discriminations sexistes, mais je me suis beaucoup intéressée à la question des femmes en astronomie et je sais que pour certaines, c’est plus compliqué. Personnellement, la discrimination que j’observe et subis est surtout liée au fait que je fasse de la vulgarisation. Quand mon premier livre est sorti, certains collègues ne m’ont plus saluée pendant six mois. Sans oublier les insultes... Est-ce que si c’était un homme qui faisait de la vulgarisation, ce serait pareil ? Je ne peux le confirmer..." Une discrimination pour cause de vulgarisation et non pour patriarcat avéré, Yaël Nazé accorde le bénéfice du doute à ses détracteurs sans cacher une pointe de scepticisme.

Beaucoup de chercheurs quittent le pays et sont suivis par leurs compagnes, mais le contraire reste plus rare

Maitre de recherche FNRS, Yaël Nazé donne quelques cours, mais ne fait pas partie du corps académique. Au niveau astrophysique/planétologie, celui-ci est constitué de cinq hommes. "Parmi les chercheurs FNRS du même domaine, nous sommes trois femmes sur 10. Contrairement à l’Allemagne, chez nous, il n’existe pas de quotas de genre au niveau académique. Cependant, dans les équipes de doyen·nes, la mixité tend à devenir une bonne pratique." Si la prise en compte du genre dans les comités de décision est une initiative salutaire, dans la pratique ce n’est pas toujours simple de jongler avec tous les engagements...

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Les chercheuses étant moins nombreuses que leurs homologues masculins, elles sont plus sollicitées pour participer à ces organes et se retrouvent dès lors avec plus de charges administratives en plus de leur travail au quotidien.

Cest le cas de notre interlocutrice qui en outre de toutes ses activités liées aux sciences, prend entre autres part au comité genre de luniversité. "Il a été mis en place il y a quelques années et rassemble des personnes de différentes facultés. Ensemble, nous réfléchissons aux actions à organiser. Nous avons notamment travaillé sur le Plan Égalité des Genres."

Visibiliser les femmes astronomes

Si nous avons décidé de rencontrer Yaël Nazé, c’est également pour ses recherches autour de la place des femmes dans l’histoire de l’astronomie. Elle est l’autrice de l’ouvrage plutôt génial "Femmes astronomes". "Un jour, je suis tombée sur un bouquin dans lequel il y avait une liste de quatre ou cinq astrophysiciennes. Je n’en connaissais qu’une. J’ai fouillé pour en savoir plus. Quand je commence un truc, j’ai tendance à creuser beaucoup, et mes recherches sont devenues un bouquin !"

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Le livre s’ouvre sur une série de citations sexistes écrites par des hommes. Par exemple, les mots de Jules Renard : "Ce qui fait le plus plaisir aux femmes, c’est une basse flatterie sur leur intelligence." Le ton est donné ! L’avant-propos de l’autrice dézingue les fausses croyances quant à la non-présence des femmes dans les sciences. "Qui a découvert un nombre incroyable de comètes et d’astéroïdes ? Une femme. Qui permit de comprendre comment s’organise la population stellaire ? Une femme, de nouveau. Qui découvrit la loi permettant d’arpenter l’Univers, qui trouva des phares dans l’espace, qui comprit le fonctionnement des forges stellaires ou qui bouleversa notre vision de l’Univers ? Encore et toujours des femmes..."

Chaque chapitre du livre est ensuite organisé autour d’une personnalité féminine. Traversant les époques, cet ouvrage se révèle d’une grande richesse d’un point de vue historique, mais aussi scientifique !

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"L’astronomie, ce sont de grandes questions philosophiques. Cette matière n’a pas de genre. Les femmes observent et étudient les étoiles depuis la haute antiquité. Pourtant quand j’étais étudiante, je n’ai pas entendu parler d’elles ! Je pense qu’il faut donner des exemples diversifiés pour les nouvelles générations", conclut-elle. Il est temps pour la spécialiste de se replonger dans ses massives étoiles bleues...

Un travail qui aboutira en article scientifique, livre de vulgarisation, conférence ou exposition. Finalement, l’histoire des femmes astronomes, Yaël Nazé en fait pleinement partie.

[Yaël Nazé] Art et astronomie – Impressions célestes

[Yaël Nazé] Art et astronomie – Impressions célestes

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Les femmes dans la recherche astronomique et scientifique - Les Grenades, série d'été


Dans la série de portraits Les Grenades de femmes scientifiques


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