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Vivons cachés : les caméras de surveillance 2.0

Vivons cachés

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28 janv. 2022 à 08:50 - mise à jour 28 janv. 2022 à 13:39Temps de lecture7 min
Par Régis De Rath avec Maurizio Sadutto

On finirait presque par ne plus les voir dans l’espace public. Les caméras de surveillance sont pourtant partout. Et la technologie qu’elles renferment a fait un bond de géant depuis l’installation des premiers boîtiers dans les années 90.

"La technologie enfermée dans les dômes ne change pas d’apparence mais ses capacités, d’intrusion notamment, sont démultipliées ", explique le journaliste Olivier Tesquet, auteur du livre "Etat d'urgence technologique" 

" La caméra qui se contentait hier d’observer le coin de la rue, peut, aujourd’hui, analyser des comportements suspects, et elle sera capable, demain, d’identifier des suspects potentiels"

Détecter les émotions sur le visage des terroristes

Détecter les suspects potentiels, c’est notamment ce que propose une startup française nommée Two-i. Ses caméras de surveillance sont équipées d’un logiciel baptisé " Security ". Il serait capable de déceler et d’analyser les émotions sur le visage des personnes filmées. C’est en tout cas ce qu’affirme sur une vidéo de l’entreprise, Audrey, la responsable de la communication de ce programme " émotions " :

" Les programmes actuels sont très compétents. On a un taux de 99% de précision quand il s’agit de détecter des émotions basiques, joie, colère, surprise, peur, tristesse et dégoût "

Two-i appelle cela " l’informatique affective ". Son algorithme serait en mesure de capter 10.000 visages à la seconde et d’en dresser une cartographie émotionnelle en temps réel. 

"Ce sont des expressions très darwiniennes ", tempère, dubitatif, Olivier Tesquet. "L’ambition commerciale est d’identifier un risque terroriste. Tout cela est très spécieux. D’autant que cela s’appuie sur des pseudo-sciences du 19e siècle qui prétendaient pouvoir identifier le " type criminel ". Vouloir répliquer cela au 21e siècle sous stéroïde des algorithmes, laisse apparaître un grand danger ", conclut-il. 

La caméra Hikvision peut différencier un Ouïghour d'un Han

L’immense majorité des caméras de surveillance est de fabrication chinoise. Hikvision est l’un des géants du marché. Il place ses caméras aux quatre coins du monde. J’en ai encore vue une chez mon boulanger dimanche matin. Mais Hikvision, dans le même temps, joue un rôle majeur dans la surveillance des Ouïghours dans la province du Xinjiang, en Chine. 

L’entreprise développe une technologie de reconnaissance faciale qui serait capable de différencier un Chinois Ouïghour d’un Chinois Han sur la base de la couleur de la peau, de la forme des yeux ou du nez. 13 millions de Chinois Ouïghours sont selon l’ONG Human Rights Watch persécutés et surveillés en permanence.

Au Parlement britannique, la députée Karen Lee interpellait, il y a quelques mois, son ministre de l’Intérieur en ces termes :

"Hikvision utilise sa technologie de reconnaissance faciale et menace les Tibétains et Les Ouïghours. Il apparaît que Hikvision est le fournisseur de caméras de surveillance le plus important du Royaume-Uni. Le gouvernement de notre pays doit vraiment élever la voix et faire entendre que nous n’acceptons pas les abus en termes de droits humains" 

En Belgique, dans les archives de la Chambre, on ne trouve aucune trace de pareille interpellation. On ne sait d’ailleurs pas trop quelles caméras équipent nos zones de police. Les achats étant laissés à l’appréciation des communes.  

Mais l’acquisition de ces dispositifs de marques chinoises pose bon nombre de questions éthiques. 

"Quand les pays européens achètent cette technologie chinoise, ils achètent aussi une idéologie ", alerte Olivier Tesquet. " Si on utilise ces logiciels chinois dans des caméras chinoises, cela veut dire que l’on cautionne, financièrement au moins, ce profilage technologique"

Briefcam permet d'éviter des heures de planque

Aujourd’hui, il y a une surabondance d’images des caméras de surveillance. Mettre un agent devant un moniteur pour analyser tout ce qui a été filmé et stocké ne suffit plus. 

Des sociétés ont donc développé des logiciels capables de condenser, de compresser et d’analyser en quelques secondes à peine plusieurs heures de tournage. C’est le cas de Briefcam, une société israélienne. Elle vante ses performances dans des clips promotionnels aux allures de bande-annonce de film hollywoodien, à grand renfort d’arguments sur des " villes plus sûres " et des " crimes résolus plus rapidement ". 

Briefcam propose donc d’aider les services de police dans leurs enquêtes. Et ce policier dont on trouve une démonstration sur internet est aux anges. Il nous décrit en quoi la technologie l’aide dans sa traque aux dealeurs de drogue. 

"La première chose que je fais c’est d’aller dans les paramètres du logiciel. Et je choisis les " gens " ", explique-t-il en deux clics. 

A l’image apparaissent alors tous les passants qui ont emprunté la rue ces dernières 24 heures.

" Si je veux savoir où ces gens se rendent le plus, je vais cliquer sur " parcours " " 

Comme par enchantement, de grandes lignes colorées se superposent à l’image et on voit de véritable flux apparaître sur l’écran. L’inspecteur de police continue sa démonstration :

" Je peux voir notamment combien de personnes se sont rendues par exemple vers cette porte juste-là tous les jours. Il y en a eu 400 ! En une seule journée ! C’est là qu’est installé le dealer. Avant j’aurais dû rester en planque dans une voiture avec des cafés froids pendant des heures… Ici, cela m’a pris une minute " 

Si elles font la joie des services de sécurité et de police, ces technologies effraient bon nombre d’observateurs. Dans un environnement techno policier qui étend son pouvoir de surveillance automatisé, il sera bientôt de plus en plus difficile de se cacher. 

Les algorithmes cadenassent nos choix. Les data brokers siphonnent en permanence nos identités numériques. Les cookies nous imposent de troquer nos anonymats pour une publicité mieux ciblée. Les logiciels espions nous observent. Dans 10 ans, les géants du web, les GAFAM, auront probablement collecté à propos de chacun d’entre nous plus de 70.000 points d’information. Sans que nous en ayons forcément conscience… Pour l’instant nous laissons faire, jusque quand ? Une série sur les derniers échos du concept de vie privée réalisée par Régis De Rath, à écouter sur Auvio.

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