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La couleur des idées

Vincent Delecroix sur la naissance : "on a l’impression que l’axe du monde se déplace complètement de nous à eux"

Le philosophe Vincent Delecroix
25 févr. 2022 à 12:59Temps de lecture3 min
Par Tania Markovic et Simon Brunfaut

Ce samedi dans la Couleur des Idées, Simon Brunfaut reçoit le philosophe et écrivain Vincent Delecroix. Spécialiste de Kierkegaard (qui était fasciné par la libération du chant chez Don Giovanni de Mozart), il a consacré un essai à l’art lyrique en 2012 intitulé "Chanter : reprendre la parole". En 2020, il publie "Consolations philosophiques" aux éditions Flammarion. Chanter, consoler, on suppose que ce sont des activités que le philosophe pratique couramment puisque Vincent Delecroix est parent de jumeaux, un garçon et une fille. Son dernier ouvrage, Leur enfance, paru aux éditions Bibliothèque Rivages pose un regard - le sien et donc par là même celui d’un philosophe - sur l’enfance, non pas celle en général mais la leur, particulière. Leur enfance est un livre d’observations pudique et tendre, parfois drôle, intime, où l’auteur tisse ses réflexions pour nous livrer une lente exploration de l’enfance, ce continent sans limites…

Un nouveau corps

Dès les premières lignes, Vincent Delecroix évoque la naissance de ses enfants et ce que celle-ci produit en lui, agissant moins sur sa pensée que directement sur son corps. Il écrit :

Mon propre corps change, le corps ancien craque, qui n’est pas fait pour cette nouveauté, et c’est sans retour. Leur enfance commence et, me suis-je dit, la mienne vient de se terminer pour toujours.

Vincent Delecroix parle d’une espèce de bouleversement généralisé. Notre corps correspond à deux choses : c’est à la fois ce qui nous permet d’expérimenter et d’affirmer notre propre puissance et un axe d’orientation puisque nous percevons le monde par son prisme. À la naissance de ses jumeaux, ces deux choses ont été bouleversé. La fragilité des êtres en face de lui remue l’idée qu’il se fait de sa propre puissance et un effet de décentralisation s’opère. "On a l’impression que l’axe du monde se déplace complètement de nous à eux". Il écrit :

Désorienté et sans puissance, ou avec trop de puissance ce qui revient au même, voilà le corps qu’on me donne à ce moment-là, au moment de me mettre dans les bras – des bras devenus d’un seul coup énormes, brutaux, meurtriers et pas seulement maladroits – ces deux morceaux d’existence.

L’expérience de la responsabilité

L’idée d’une responsabilité infinie à l’égard d’autrui est familière à celui qui pratique la philosophie. Pour autant cette théorie a dû mal à s’incarner : "La responsabilité est un mot, beau et vrai, qui tarde à s’inscrire dans la chair ou que la chair oublie : la naissance lui fournit une occasion de s’incarner ou du moins de s’incorporer, de prendre corps ou de faire corps – mais elle change le corps". L’expérience de la naissance met le philosophe face à sa responsabilité totale qui "désigne en réalité et par paradoxe un sentiment irréversible d’impuissance, celui du moins d’un effondrement de la toute-puissance, et peut-être d’une accusation". En face de soi il n’y a pas une explosion de vie mais bien quelque chose qui demande à être aidé. Vincent Delecroix rappelle que la naissance et la petite enfance nécessitent un travail laborieux où il faut lutter pour dépasser une sorte de loi d’entropie et que c’est cela qui confère une responsabilité formidable.

Les « âges » ne se succèdent pas, ils s’accumulent

Si Vincent Delecroix déclare que son enfance se termine à la naissance de ses jumeaux, il défend pourtant la thèse que l’enfance est interminable. A l’âge adulte, nous avons du mal à retrouver l’enfance sinon par nos souvenirs qui écrasent la perspective. Les enfants obligeraient les adultes à retrouver un état d’enfance sous-jacent, la proximité de l’enfance nous réveillerait à cette réalité enfouie, nous serions de nouveau enfants par leur enfance. Il croit à une stratification des temporalités qui se recouvrent partiellement mais ne s’annulent pas. Il confie que l’idée de l’écriture de ce livre était aussi de s’éloigner de la façon dont on comprend l’enfance habituellement. Dans l’enfance en général on voit surtout une espèce de mouvement qui "mène à", on la regarde depuis l’âge adulte alors qu’il faudrait aspirer – si tant est que cela soit possible ! – à plonger dans leur enfance, c’est-à-dire la manière dont ils vivent leur temporalité. Vincent Delecroix souhaitait replonger dans cette incertitude pas nécessairement angoissante bien que dénuée de but, pas encore orientée.

Un entretien mené par Simon Brunfaut à écouter ci-dessous ce samedi 26 février dès 11 heures.

La couleur des idées

Vincent Delecroix

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