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"Viens poupoule" de Félix Mayol, c'est " Saturday Night Fever " avant l'invention du dancefloor...

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08 sept. 2022 à 11:42Temps de lecture3 min
Par Sébastien Ministru

" Viens poupoule " est un énorme tube créé par Félix Mayol en 1902. Une chanson d’une anecdote véridique. À l’origine, "Viens poupoule" - malgré son statut de chef-d'oeuvre inscrit au patrimoine - n'est pas une chanson française. C'est un air allemand sur lequel on a ajouté des paroles en allemand :

Willi Rose - Berta Drews/Komm, Karlineken, komm

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Après, on s'étonne de les voir inventer des choses comme la fête de la bière... Ça s'appelle "Komm Karlineken"...

Chaque soir, dans le café-concert où il opère, " La Scala ", Félix Mayol entend cet air qui est utilisé pour le final d'une artiste. Et il veut l’adapter. Avec son parolier, ils cherchent à remplacer le prénom " Karlineken " par Lisette, Ninette, Nenette, Poupette, Pepette - et ça ne marche pas... Jusqu'au jour où il entend, en sortant du caf-conc', un homme lancer à son épouse : "Allez, viens poupoule"... C’est bingo ! Sans être un biopic, "Viens poupoule" est donc, quand même, une histoire vraie... 

"Viens poupoule" est le récit d'une soirée qui démarre ainsi :

"Le samedi soir après l'turbin. L'ouvrier parisien dit à sa femme : Comme dessert, j'te paie l'café-concert. On va filer bras-d'ssus bras-d'ssous aux Galeries à vingt sous. Mets vite une robe, faut te dépêcher. Pour être bien placé. Car il faut - mon coco - entendre tous les cabots"...  Les " Galeries à 20 sous ", ce sont ces cafés-concerts où l'on va pour entendre des chansons, voir danser des danseuses et boire des coups. En gros, c’est du Toulouse-Lautrec en live. Et les cabots, ce sont les artistes qui " cabotinent " et se succèdent dans cette revue très courue à l’époque. Dans la chanson de Mayol, il y a l'envie de décrire un passe-temps de prolétaires, hommage à une culture populaire qui n'hésite pas à frôler la gauloiserie et le clin d'oeil salace…

La preuve : "Viens poupoule, viens poupoule, viens... Quand j'entends des chansons, ça me rend tout polisson. Ah ! Viens poupoule, viens! Souviens-toi que c'est comme ça que je devenu papa."

Ce qui est très intéressant dans la description du lieu – le caf conc – c’est que Mayol, entre les lignes, nous explique sa fonction sociale : y aller bras dessus-bras dessous, y aller le samedi soir, mettre une robe. C’est donc un endroit où l’on se montre, on se pavane. Un lieu où l’on existe plus et mieux que durant la semaine (" après l’turbin ").

Et puis c’est un endroit qui sert à perdre un peu la tête en oubliant ses problèmes – devenir polisson jusqu’à devenir papa… Cette description est assez formidable parce que c’est exactement cette condition ouvrière qu’on oublie dans la musique et dans la danse qui est décrite dans le film " La fièvre du samedi soir " avec John Travolta :

Saturday Night Fever • Night Fever • Bee Gees

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En fait, " Viens poupoule ", c’est " Saturday Night Fever " avant l’invention du dancefloor. Et c’est un instantané des plaisirs de ces classes laborieuses qui s’amusent en se moquant de la bourgeoisie, de l’aristocratie et de la religion. " Viens poupoule " est tellement juste dans sa dimension sociologique (et dans le constat de cette opposition de classes) qu’elle est citée par Brel dans " Les bigotes " :

Jacques Brel : Les Bigotes.

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Là où la comparaison avec " La fièvre du samedi soir " se poursuit c’est que, comme dans le film de John Badham, " Viens poupoule " met en scène de la bagarre – une bagarre du samedi soir : " C'était messieurs les bons apach'. Pour s'donner du panach'. Qui s'envoyaient quelques pruneaux. Et jouaient du couteau. " Les bons apaches, c’est la canaille. La caillera comme on dit aujourd’hui.

Les pruneaux : c’est les coups… Comme dans le film avec Travolta, Mayol met en scène un conflit de génération : " Deux vieux époux tout tremblotants. Marient leurs p'tits enfants. Après le bal vers les minuit. La bonne vieille dit à sa p'tit' fille tombant d'sommeil. "J'vais t'donner les conseils. Qu'on donne toujours aux jeun's mariés". Mais l'grand père plein d'gaîté Dit doucement : "Bonne maman, laisse donc ces deux enfants. " 

On voit donc que " Viens poupoule " s’inscrit dans une histoire, celle des plaisirs du samedi soir, de l’hédonisme populaire. Elle s’inscrit aussi dans une évolution de la langue. Cette langue parisienne, cette langue du trottoir, ces mots un peu vauriens qui, dans la chanson française, finira par donner ça des chansons comme " Laisse béton " de Renaud ou encore " Paris Canaille " de Léo Ferré…

 

Écoutez " Viens poupoule " de Félix Mayol :

(1932) Viens Poupoule - Mayol

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"Viens poupoule" de Félix Mayol

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