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Vers une interdiction de voyage en Europe pour les Russes ?

Vers une interdiction de voyage en Europe pour les Russes ? Photo d’illustration.

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18 août 2022 à 14:57Temps de lecture5 min
Par Philippe Antoine

Ce jeudi, les portes de l’Estonie se sont fermées aux citoyens russes titulaires d’un visa Schengen délivré par les autorités estoniennes. Les visas accordés par l’Union européenne permettent aux visiteurs de rester pour une durée inférieure ou égale à nonante jours sur le territoire des 26 pays membres de l’espace Schengen, pour raisons touristiques ou professionnelles.

En pointe de ce mouvement qui rejoint la demande plusieurs fois exprimée par les autorités ukrainiennes, la Première ministre estonienne, Kaja Kallas avait publié ceci sur son compte Twitter il y a quelques jours : "Arrêtez de délivrer des visas touristiques aux Russes. Visiter l’Europe est un privilège, pas un droit de l’homme. Les voyages en avion depuis la Russie sont interrompus. Cela signifie que pendant que les pays Schengen délivrent des visas, les voisins de la Russie portent le fardeau (Finlande, Estonie, Lettonie- points d’accès uniques). Il est temps de mettre fin au tourisme en provenance de Russie maintenant".

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D’autres pays, tels que la Finlande, la Lettonie, la Lituanie ou encore la Pologne et la République tchèque sont ouvertement favorables à une interdiction de voyage à l’échelle de l’Union européenne pour les touristes russes. A défaut, la Finlande a fait savoir cette semaine qu’elle allait réduire de façon significative les visas touristiques pour les Russes.

Interrogé par la télévision publique finlandaise, le ministre des Affaires étrangères Pekka Haavisto a expliqué que son pays traite actuellement près de 1000 demandes de visas venant de Russie par jour et qu’à partir du 1er septembre, seuls 10% du volume actuel de visas seraient délivrés aux touristes russes, une mesure qui va se concrétiser notamment grâce à la réduction des horaires d’ouverture des bureaux où sont traitées les demandes de visa touristiques.

 

Des "non-belligérants"

Quelques jours plus tôt, la Première ministre finlandaise Sanna Marin avait rappelé que le sujet avait déjà été abordé au printemps dernier lors d’un sommet européen, et qu’il le serait à nouveau lors des prochaines rencontres des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne.

 

Nous soutenons l’Ukraine, qui est en guerre, mais nous sommes des non-belligérants

Professeur chargé de cours sur la stratégie et les politiques étrangères de la Belgique et de l’UE à l’Université de Gand et directeur du programme Europe dans le monde à l’Institut Egmont, Sven Biscop n’est pas favorable à une telle interdiction au niveau de l’Union européenne : "Je pense que ce serait une erreur. On se comporte comme si nous étions en guerre contre la Russie, ce qui n’est pas le cas. Nous soutenons l’Ukraine, qui est en guerre, mais nous sommes des non-belligérants, c’est-à-dire que nous ne sommes pas neutres, mais nous ne sommes pas directement dans la guerre, ce qui permet de maintenir les relations et les contacts avec la Russie, et c’est un avantage d’être un non-belligérant".

Le professeur de l’Université de Gand estime qu’interdire à tous les Russes de venir en Europe n’aurait pas de sens. À ses yeux, cela bloquerait les contacts avec les Russes qui sont plutôt sceptiques par rapport à la guerre, ce serait aussi le cas avec les contacts académiques et culturels "et dans ces deux mondes-là, il y a beaucoup de gens qui sont au moins beaucoup plus nuancés. Je ne vois donc pas l’utilité de refuser à tous les citoyens russes la possibilité de voyager en Europe".

Sven Biscop ajoute un autre argument, celui des conditions de la levée d’une telle sanction si elle était décidée : "Il faut toujours bien savoir, quand on adopte une sanction, quel en est l’objectif et quels sont les critères selon lesquels on peut y mettre fin à la sanction. La fin de la guerre ? Oui, mais quelle fin de la guerre ? Il est hélas très probable que même si, à un moment, les combats actifs s’arrêtent, la Russie restera en occupation illégale d’une partie de l’Ukraine. Va-t-on alors maintenir les sanctions ? Il est probable que cette situation dure pendant des années, peut-être des décennies".

 

Le cas finlandais

Le cas de la Finlande est sans doute particulier dans la mesure où elle partage 1300 km de frontière avec la Russie et que les relations entre les habitants des deux pays sont loin d’être optimales mais de là à imaginer que le gouvernement finlandais, même soutenu par d’autre pays, puisse convaincre l’ensemble des pays de l’UE à interdire l’entrée de tous les citoyens russes, il y a de la marge.

Les discussions qui vont se tenir à la fin du mois entre les ministres des Affaires étrangères de l’UE pourraient-elles mener à cette interdiction généralisée ? "C’est difficile à prédire", répond Sven Biscop. "Je sais que plusieurs Etats membres ne sont pas en faveur d’une telle mesure, mais on ne sait jamais exactement où la discussion peut mener. Il faut repenser au statut de candidat de l’Ukraine : plusieurs Etats membres étaient contre, mais ils ne voulaient pas donner l’impression qu’ils ne soutiennent pas l’Ukraine… La dynamique politique peut faire en sorte que l’on adopte tout de même certaines mesures. Mais je sais que plusieurs gouvernements sont en réalité plutôt sceptiques vis-à-vis de cette idée". L’Allemagne, notamment, ne fait pas mystère de son opposition à une telle interdiction.

 

Trop peu d’oligarques russes sanctionnés ?

Un autre volet des sanctions occidentales concerne les oligarques russes, dont la majorité échapperait aux sanctions de l’UE, du Royaume-Uni, des Etats-Unis et du Canada. C’est en tout cas ce qu’affirme l’opposant Alexei Navalny depuis sa cellule de prison où il purge une peine de 9 ans pour des motifs d’escroquerie qu’il conteste.

Cette semaine, il a publié sur les réseaux sociaux toute une série de noms d’oligarques qui ne sont pas soumis aux sanctions. Il cite entre autres Alexei Miller, le patron de Gazprom, ou encore Georgy Berezkin, propriétaire de média de propagande et de six chalets à Courchevel. En fait, dit Navalny, seuls 46 des 200 Russes les plus riches selon la liste publiée par Forbes sont aujourd’hui sous le coup de sanctions.

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Pour le professeur Biscop, ce n’est peut-être pas aussi simple : "Il n’existe pas de définition exacte de ce qu’est un oligarque russe. On peut prendre la liste des Russes le plus riches, mais cela ne veut pas nécessairement dire que tous sont des adeptes de Poutine, même si l’on ne devient probablement pas riche en Russie actuelle sans s’entendre avec le régime. Mais quel serait le sens d’adopter des sanctions contre les tous les Russes ayant un certain degré de richesse. Ces gens tiennent leur position grâce à Poutine, et pas l’inverse. Prendre des sanctions contre ces gens n’aurait donc probablement pas d’impact sur la politique russe. Si on le fait, ce serait plutôt en guise de punition, ce qui peut être un objectif, mais je ne suis pas sûr que ce soit le nôtre jusque-là. Pour l’instant, les sanctions visent les gens qui sont les plus importants d’un point de vue politique, qui sont les plus impliqués dans la guerre".

Alexei Navalny, lui, va un pas plus loin, en réclamant ce qu’il appelle "un mécanisme simple" pour éviter les sanctions, consistant à se déclarer ouvertement contre la guerre en Ukraine et aussi en cessant de "soutenir le régime de Poutine avec des mots, des actes et de l’argent". Selon la liste tenue par l’organisation anti-corruption de Navalny, il y aurait plus de 6000 responsables russes qui soutiennent la guerre en Ukraine décidée par le Kremlin.

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