Belgique

Vague de démissions : "Le rapport de pouvoir entre employés et employeurs s'est complètement inversé"

Vague de démissions : "Le rapport de pouvoir entre employés et employeurs s'est complètement inversé". Photo d'illustration.

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08 sept. 2022 à 10:12 - mise à jour 09 oct. 2022 à 10:37Temps de lecture5 min
Par Sophie Mergen

C'est un tsunami qui frappe de plus en plus de pays. Une déferlante de démissions, dans des secteurs aussi nombreux que variés. La tendance a commencé aux États-Unis. En 2021, quarante-sept millions d'Américains ont quitté leur emploi. La vague a ensuite déferlé sur la France : un demi-million de démissions rien qu'au premier trimestre 2022. La Belgique n'est pas épargnée. Le phénomène porte même un nom: "la Grande Démission". 

"Je me sens libérée d'un poids"

Pour comprendre, nous rencontrons Virginie, ancienne conseillère clientèle dans une banque. A 35 ans, elle vient de changer radicalement de vie. Après douze ans de carrière, cette jeune maman vient de donner sa démission pour ouvrir son salon de bien-être. "Je quitte ma sécurité, mon contrat à durée indéterminée pour me lancer comme indépendante à temps plein. C'est un gros risque. Cela me fait très peur. Mais je me sens tellement mieux dans ma peau que je me dis que c'est déjà gagné".

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"Je suis vraiment passée d'un opposé à l'autre. J'étais dans une banque, je ne voyais plus de sens à mon boulot. Et aujourd'hui, mon job, c'est de faire du bien aux gens". Une décision qui germait dans sa tête depuis quelques années. La période d'introspection liée à la crise sanitaire a été un déclic. "Avant, la vie était à 1000 à l'heure. Avec la crise Covid, je me suis posée, j'ai pris le temps de réfléchir. J'ai pu profiter plus de ma famille et ça n'avait pas de prix. Je me suis dit qu'il fallait faire un choix, que je ne voulais plus de ma vie d'avant". 

Le stress me bouffait. Il n'y avait plus de sens. À un moment, je me suis dit 'stop'. 

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C'est la perte de sens qui a été le moteur de sa décision. "On minimise l'impact du stress sur le bien-être et sur le physique. Le corps parle". Elle s'est aussi clairement posé la question de la valorisation de son boulot. "Je gagnais 1800 euros après douze ans d'ancienneté. C'est à peine 200 euros de plus que des connaissances à moi qui ne travaillent pas. Sans dénigrer quoi que ce soit, peut-on dire que c'est normal ?"  

Virginie : "Je me suis dit 'stop', le stress me bouffait"

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Démissions en cascades chez les jeunes 

Comme Virginie, de nombreux employés prennent la décision de tout plaquer. La tendance est particulièrement marquée chez les moins de 25 ans. Selon le secrétariat social Acerta, un contrat sur dix a déjà été rompu cette année dans cette tranche d'âge. C'est deux fois plus que l'année dernière. 

Selon Securex, on ne peut néanmoins pas encore parler de "Grande Démission" en Belgique. Cela dépend en fait des entreprises et des secteurs. L'Union des Classes Moyennes s'attend à un nombre de démissions record dans les PME. "On est déjà à 7% de démissions en 7 mois, entre janvier et juillet. C'est presqu'autant que l'année dernière alors que l'année est loin d'être finie" nous communique le porte-parole de l'UCM. 

Pour Laurent Taskin, professeur de management à l'UCLouvain, on est à un tournant. "Le rapport de pouvoir s'est inversé entre l'employeur et l'employé". 

Laurent Taskin, professeur de management à l'UCLouvain

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Les employés ont désormais la main 

Une tendance liée à la haute conjoncture actuelle. Le taux de chômage est particulièrement bas, le nombre d'offres d'emploi explose, dépassant les 100 000 annonces. "Comme le marché est très tendu, il n'y a plus 100 personnes qui se pressent au portillon pour postuler à une offre. Du coup, l'employé a beaucoup plus de marge de manœuvre. Il peut quitter son emploi car il sait qu'il a beaucoup de chances d'en retrouver ailleurs" détaille Laurent Taskin. 

La vieille gestion des ressources humaines est dépassée, obsolète ! 

"Il y a une vraie sensibilité des travailleurs aujourd'hui sur la question de la dignité humaine. Les travailleurs refusent d'être encore considérés comme des ressources. Cette vision qui réduit les employés à des coûts, du temps, est complètement dépassée. C'est pour cela qu'on parle désormais de management humain". 

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"Aujourd'hui, c'est à l'employeur de se 'vendre' auprès des candidats!"

Comment s'adaptent les employeurs à ces changements radicaux? Que font-ils pour attirer et retenir leurs employés? Pour répondre à ces questions, nous nous tournons d'abord vers un secteur qui peine particulièrement à recruter depuis la crise sanitaire: l'hôtellerie. Nous sommes accueillis au Martin's Hotels de Louvain-la-Neuve, où pas moins de dix postes sont à pourvoir. "On recherche des profils à tout niveau" explique la Directrice des Ressources Humaines, Pauline Bernard. "On a des postes vacants en salle, en cuisine, des postes de chef de département, de valet ou femme de chambre, de chef de réception. Et certaines de ces offres sont vacantes depuis déjà longtemps!"

On assiste à une guerre des talents.

Pour Pauline Bernard, on assiste à une véritable guerre des talents. "C'est vraiment tendu. On est obligés de faire beaucoup plus pour attirer qu'auparavant. On s'est repositionnés sur les réseaux sociaux, on essaie d'attirer avec d'autres choses que le salaire à proprement parler. Le travailleur attend beaucoup plus de l'employeur qu'avant. Il veut un vrai package, de la flexibilité, des possibilités d'évolution, etc."

Pauline Bernard, Directrice des Ressources Humaines - Martin's Hotels

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Au cours des entretiens d'embauche, le rapport de force s'est complètement inversé. "Aujourd'hui, c'est l'employeur qui doit se vendre auprès de l'employé. Les candidats font leur shopping, ils font des entretiens à gauche à droite et n'ont plus de tabous. Ils parlent ouvertement de ce que propose la concurrence pour faire leur marché" ajoute Pauline Bernard. 

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"La pression est tellement grande qu'on est obligés d'entreprendre des actions"

Autre secteur, même tournant : nous nous rendons chez l'un des plus grands employeurs de la capitale, AXA assurances. 

Depuis avril 2020, 200 employés ont quitté l'entreprise. Avant, le taux de démission avoisinait les 2%. Aujourd'hui, il tourne autour des 4%. Il a donc doublé. "Ce sont particulièrement les jeunes qui démissionnent et changent d'emploi de plus en plus rapidement" explique Els Jans, Directrice des Ressources Humaines chez AXA Belgium. 

"Toutes les entreprises sont confrontées à une telle pression qu'on est obligés d'entreprendre des actions. Certains employeurs revoient leur politique salariale, d'autres améliorent la flexibilité. Je pense qu'on doit viser le tout" ajoute Els Jans. 

Els Jans, Directrice des Ressources Humaines - AXA

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Séances de yoga, cours de sport durant l'heure de midi, horaires flexibles, télétravail élargi: tout est bon pour attirer et tenter de garder au maximum les employés. "Nous avons étendu les possibilités de télétravail en réduisant à quatre jours par mois le nombre de jours obligatoires en présentiel" explique Els Jans. "On développe la flexibilité au maximum". 

"On doit vraiment veiller à proposer quelque chose de moderne, à donner du sens au travail des employés. Les gens aujourd'hui sont beaucoup plus assertifs, plus exigeants". 

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Avec ces vagues de démissions, c'est tout le recrutement qui se retrouve chamboulé. Avant, le diplôme et l'expérience avaient une importance capitale. Aujourd'hui, c'est la mentalité du candidat qui semble passer au premier plan. Les employeurs sont forcés d'être moins sourcilleux. 

Côté travailleurs, le salaire ne suffit plus. L'équilibre vie professionnelle-vie privée revêt aujourd'hui une importance capitale. Un tendance qui semble révolutionner le marché de l'emploi. 

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