Investigation

Va-t-on un jour tuer des loups en Wallonie ?

Six loups sont officiellement installés en Wallonie. D’ici quelques années peut-être beaucoup plus. Mais face à l’inquiétude, voire le rejet de certains éleveurs ou riverains, devra-t-on un jour limiter leur nombre ?

La Wallonie compte 6 loups. La meute des Hautes Fagnes composée du mâle Akéla, de la femelle Maxima et de trois louveteaux, toujours tous vivants aux dernières nouvelles. Depuis peu, un 6e loup est reconnu officiellement après 6 mois de présence confirmée en Belgique sur une aire à cheval entre la Wallonie et l’Allemagne. Un territoire adjacent à la zone de présence permanente (ZPP) de l’autre meute. La Wallonie a d’ailleurs agrandi la ZPP plutôt qu’en créer une seconde. Une estimation effectuée par l’administration wallonne parle de "15 à 20 meutes théoriques en Wallonie, selon Alain Licoppe du Réseau Loup Wallon. Même s’il est plus probable que certains territoires ne conviennent pas. Ce sont surtout les disponibilités en proies, la tranquillité et la densité humaine (et les accidents avec les automobiles comme en Allemagne ou en Flandre) qui limiteront leur nombre ". En d’autres termes, jusqu’à 100 loups. Est-ce trop ? Autant d’individus en Wallonie, est-ce viable pour une cohabitation, disons, relativement apaisée ?

En Flandre, dans le Limbourg, les loups deviennent une affaire politique. Près de 100.000 personnes, 12.000 chevaux vivent dans le même territoire. La meute flamande, la première en Belgique depuis son retour, a très mal "choisi" son territoire pour éviter de provoquer un rejet de la part de la population même si le profil de la Région ne laisse pas beaucoup d’alternatives. Une étude de 2020 a montré que 89% des Européens apprécient le retour du grand prédateur. Dans le Limbourg, ce chiffre est passé à tout juste 50%. Trop de conflits, trop d’animaux tués et notamment des chevaux : la coupe est pleine pour les agriculteurs et pas mal de propriétaires amateurs.

Jean-Marc Landry nous montre une vidéo d’attaque d’une meute de loups sur des vaches.
Jean-Marc Landry nous montre une vidéo d’attaque d’une meute de loups sur des vaches. Fondation Jean-Marc Landry

C’est trop ? Les éleveurs pensent que oui

En Wallonie aussi les riverains (du territoire de la meute) et les éleveurs (partout) s’inquiètent. Difficile de trouver des bergers convaincus que la coexistence puisse fonctionner : "Si j’étais correct je dirais qu’on va se protéger et que c’est possible mais en réalité la seule solution, ce sera le fusil ! ", nous a expliqué Quentin Chausteur, éleveur de Bourcy juste après la découverte de 5 moutons tués et autant de fatalement blessés en novembre.

Pour parvenir à vivre avec le loup, la Wallonie a mis en place un arsenal de mesures : des subsides de 80% pour les éleveurs (possédant au moins 10 moutons) situés au sein des ZPP, des indemnisations pour rembourser les moutons et la visite d’un expert pour évaluer les clôtures en cas d’attaque confirmée. Par contre, seuls les moutons et les chèvres sont indemnisés à ce stade. Mais même plus rares, les attaques sur bovins, principalement des veaux, ont été documentées à l’étranger : "Quand ils (les loups) vont s’attaquer aux vaches, ça va coûter très cher et ça va faire l’effet d’une bombe", prédit d’ailleurs Quentin Chausteur. Il n’a pas tort. Une fois tous les moutons protégés, les loups pourront, en partie au moins, reporter leur prédation sur les bovins. Or il y avait en 2019, plus d’un million de vaches, taureaux, bœufs, veaux en Belgique pour… 80.000 chèvres et moutons. Tous ne vivent pas en prairie certes mais la différence est énorme.

Les éleveurs tirent déjà la sonnette d’alarme. Même ceux qui n’ont encore jamais été attaqués : "Nous n’allons pas pouvoir accueillir autant de loups ! Il faudra choisir les endroits où il pourra s’installer et les interdire dans les autres, a défendu Benoît Noël, un éleveur de la province de Namur. Nous n’osons même pas dire le mot abattre… C’est fou ".

La Wallonie a prévu d’utiliser la solution létale contre les loups quand tous les autres moyens ont été épuisés.
La Wallonie a prévu d’utiliser la solution létale contre les loups quand tous les autres moyens ont été épuisés. © Tous droits réservés

Abattre des loups ? Théoriquement non

Mais tuer des loups, leur interdire de s’installer quelque part n’est théoriquement pas possible. Le loup est une espèce strictement protégée par la convention de Berne créée en 1979 par les pays européens. La directive " Habitats " de l’Union européenne assure sa protection : " Nous n’avons tout simplement pas le choix, c’est comme cela. Et donc si nous ne pouvons pas décider… L’unique façon de les gérer au mieux, c’est de protéger leurs victimes : les moutons et donc leurs propriétaires ", explique Alain Licoppe.

Et pourtant, dès le lancement du Plan Loup wallon en 2020, l’administration a souhaité intégrer une possibilité de tir létal en dernier recours absolu : "Dans des situations problématiques vis-à-vis de l’humain où les tentatives répétées d’effarouchement n’ont pas permis d’enrayer la tolérance de cet individu vis-à-vis de l’homme à courte distance et qu’un danger pour la sécurité des personnes est fondé", précise le Plan loup. Mais pas uniquement : " Si un loup a un comportement problématique vis-à-vis des troupeaux en allant par exemple systématiquement attaquer des troupeaux de moutons ou même rentrer carrément dans les étables comme ça a été le cas du loup appelé "Billy", il faut aussi intervenir ".

Le berger français Sylvain Rigeade a dû prouver aux autorités l’existence d’une meute sur son territoire.
Le berger français Sylvain Rigeade a dû prouver aux autorités l’existence d’une meute sur son territoire. © Tous droits réservés

Billy a été tué en France

Or ce loup, bien connu des différentes administrations, a été abattu par un lieutenant de louveterie français (des chasseurs assermentés, près de 2000 en France) en novembre 2020 dans les Vosges. Après avoir laissé nombre de cadavres de moutons et vaches durant son périple entre les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique et la France.

Car en France oui, les autorités abattent des loups. Il y a même un quota de loups qui peuvent être tués chaque année. Un quota en constante augmentation : 624 loups officiellement dénombrés en 2021 et 118 légalement tués soit près de 19% de la population.

Choquant ? Pas tant que cela. D’abord, il y a une guerre des chiffres entre éleveurs et autorités : "Moi j’estime qu’on ne reconnaît que 40% des meutes réelles, explique Sylvain Rigeade qui dit avoir dû se battre pour faire reconnaître celle qui attaque son bétail dans les Baronnies provençales. Le problème, c’est que les moyens mis en place pour les compter par l’Office Français de la Biodiversité (OFB) sont totalement dépassés". En 2019, quand la barre symbolique des 500 loups a été dépassée, le pays a considéré le seuil de "viabilité démographique" atteint et donc décidé de faciliter les conditions dans lesquelles les tirs sur des loups peuvent être effectués. La "zone Roquefort" (l’Aveyron, le Tarn, l’Hérault et la Lozère), qui exploite 700.000 brebis et produit un million d’agneaux chaque année, est même considérée comme "difficilement protégeable". Les procédures d’autorisation de tirs ont donc été simplifiées, même en l’absence de moyens de protection des troupeaux. Une mesure d’ailleurs contestée par nombre d’autres régions. En France donc, tuer du loup devient plus simple qu’ailleurs. D’ailleurs l’Allemagne, qui compte pourtant officiellement près de 1000 loups de plus, n’a pas de recours institutionnalisé à ces tirs (4 cas en 2021).

La brigade loup de l’Office Français de la Biodiversité fait une cinquantaine de missions par an. Le but : éliminer les loups qui posent le plus de problèmes.
La brigade loup de l’Office Français de la Biodiversité fait une cinquantaine de missions par an. Le but : éliminer les loups qui posent le plus de problèmes. © Tous droits réservés

Est-ce de la régulation ?

Mais est-ce que la France pratique désormais de la régulation de l’espèce loup comme avec les sangliers ou cerfs trop nombreux ? L’Etat s’en défend. Le tir n’intervient que lorsque toutes les autres voies restent inefficaces. Or les moyens de protection subsidiés sont légion : clôtures et parcs de nuits électrifiés, les chiens de protection, le gardiennage par des bergers. Si ces mesures ne suffisent toujours pas, les tirs d’effarouchement d’abord puis le tir de défense "simple" autorisent les bergers à se défendre. Enfin, quand rien ne fonctionne, l’Etat français autorise le tir de défense "renforcé". Il permet l’utilisation d’armes à canon rayé (plus précis) pour des actions spécifiques à la lunette de visée nocturne. Mais même dans ces cas-là, seul un loup "en phase d’attaque peut être abattu. S’il passe juste à côté, sans interactions avec les moutons ou les chiens de protection, on ne peut pas tirer", nous a expliqué un membre de la brigade loup de l’OFB, l’équivalent français du Département Nature et Forêt wallon (DNF). Un tireur obligé de rester anonyme tant son travail génère des tensions avec à la clé "des menaces de mort de la part des "pro loups" les plus extrêmes ".

Mais en pratique, comment contrôler ? Comment vérifier que ces pratiques sont bien respectées par 2000 lieutenants de louveterie et 20 membres de la brigade loup de l’OFB ? Des associations naturalistes comme Férus en France le dénoncent. La pression est énorme pour résoudre des situations parfois dramatiques. Certains éleveurs finissent "obsédés par la question après la répétition des attaques sur leurs troupeaux. Ils ont parfois d’énormes difficultés financières et familiales avec des divorces à la clef". De tels cas, sur le théâtre de leur intervention, ne pousseraient-ils pas à avoir la gâchette top facile ? Le biologiste suisse Jean-Marc Landry, analyse depuis de nombreuses années le comportement des loups et doute aussi : "L’Etat essaie depuis quelques années de mettre un cadre mais ça pose un problème. Le loup peut passer près d’un troupeau sans attaquer… Et si vous tirez ce loup-là, vous tuez le mauvais loup. Et quand vous êtes louvetier ou de la brigade loup, vous montez sur la montagne et passez plusieurs nuits sur place, vous faites quoi ? C’est compliqué ! Même la brigade loup, ils se disent "Voilà je suis à 100 mètres et je le flingue, je fais un travail" et ils n’ont pas forcément le temps d’observer…". Et puis surtout, éliminer un loup, est-ce vraiment la meilleure solution ? La plus efficace ? Jean-Marc Landry a très mauvaise presse auprès de beaucoup d’éleveurs : "Il y a des extrémistes dans les deux camps", sourit-il. Mais pour lui, "en tuant un loup, on ne lui apprend rien… C’est plus de la sélection ou de la régulation. Il faut lui apprendre à ne plus venir attaquer les brebis. Donc en faisant un tir d’effarouchement ou en le blessant, parfois violemment, au moins vous avez une chance qu’il fasse le lien "homme égale danger", retourne dans sa meute et transmette l’info aux autres par "apprentissage social".

Une étude de 2020 estime qu’une centaine de loups ont été braconnés en une année en France. Un chiffre sans doute sous-estimé.
Une étude de 2020 estime qu’une centaine de loups ont été braconnés en une année en France. Un chiffre sans doute sous-estimé. © Tous droits réservés

Bientôt en Wallonie ?

Le tir, et le loup tout court d’ailleurs, devient extrêmement politique en France. Ils ont coûté 30 millions d’euros en 2020, dont 9 millions à charge des éleveurs. Et en Wallonie ? Les bergers rencontrés dans l’hexagone nous ont exhortés de ne pas reproduire les mêmes erreurs, "de ne pas repasser les plats " en ne prenant des mesures que progressivement. Sans cela, selon eux, le jeu est perdu d’avance : "Tout l’arsenal doit être utilisé immédiatement, a expliqué Emilien Bonnet, de la Fédération Départementale Ovine de Vaucluse (FDO). Sinon, vos éleveurs vont finir, comme nous, par être virés… Coupables de ne pas "collaborer" avec les loups. Avant les gens nous abordaient en nous posant des questions sur nos moutons. Maintenant ils ont peur de nous et de nos chiens ". Des chiens pourtant considérés partout, en Allemagne, en France, comme absolument indispensables dans la protection contre le loup : "Les clôtures ne servent d’ailleurs qu’à quadriller et réduire l’espace qui, sans elles, devient incontrôlable pour les chiens de protection contre des loups "extrêmement adaptables et malins"". Mais en Wallonie, les chiens ne sont pas subsidiés, "ce n’est pas à l’ordre du jour", nous dit-on. Les parcs de nuit où mettre les moutons en sécurité non plus. Pas plus que le gardiennage grâce à des bergers. Avec la densité de population humaine en Wallonie, bien plus élevée qu’en France, et les petits troupeaux qui demanderaient chacun plusieurs chiens, les risques d’accidents et de rejet de la part de la population semblent trop élevés : "Ils se précipitent vers vous si vous approchez du troupeau en aboyant, c’est très impressionnant, explique Sylvain Rigeade. Il faut bien réagir, les laisser vous sentir".

La commission Agriculture du Parlement européen a demandé que le statut de protection du loup soit revu à la baisse dans plusieurs régions.
La commission Agriculture du Parlement européen a demandé que le statut de protection du loup soit revu à la baisse dans plusieurs régions. © Tous droits réservés

La peur de l’homme

Pourtant la France, contrairement aux autres pays d’Europe, parvient ces deux dernières années à non pas à la réduction mais à la stagnation des prédations sur le bétail. En partie au moins "grâce" aux tirs de loups légaux mais aussi "la participation illégale de bergers, chasseurs", selon le berger Sylvain Rigeade. Ils en tueraient près d’une centaine supplémentaire selon les estimations d’une étude récente. Mais encore une fois, les défenseurs du loup remettent ces prélèvements en cause. Cette politique déstabiliserait les dynamiques de population et mettrait en péril la survie même du loup à long terme dans le pays : "Il n’y a nulle part où ça se passe bien avec le loup, défend Michel Meuret, chercheur à l’INRAE, l’institut national français de recherche public œuvrant pour un développement cohérent et durable de l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Nous avons regardé dans pleins de pays jusqu’en Asie centrale, la cohabitation est toujours conflictuelle". L’Italie est pourtant souvent citée en exemple… "Oui, si on considère que ça se passe bien quand 200 à 300 loups sont braconnés chaque année. Les pays où ça se passe mieux, ce sont ceux où le loup n’a jamais disparu. Donc les hommes et les loups ont toujours vécu ensemble. Et le loup sait que s’il insiste malgré tous les avertissements, il va lui arriver des bricoles", précise Michel Meuret en mimant la gestuelle d’un fusil qu’on recharge.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes favorables au loup ont évolué. Jean-Marc Landry aussi. Face aux difficultés et au rejet grandissant de son approche "pro loup" de la part des éleveurs, une forme de pragmatisme l’a emporté. Pas d’agriculture de qualité sans des mesures parfois drastiques : "Si on veut de la Nature ET des paysans, il faut un engagement de toute la Société. Il faut mettre la main au porte-monnaie et s’engager pour soutenir les éleveurs. La cohabitation c’est ça… L’éleveur aussi fournit des efforts pour se protéger, accepte une certaine prédation d’une partie de ses moutons. Et de l’autre côté, c’est aussi dire que quand il y a des loups qui déconnent… On les flingue".

L’histoire du loup en Wallonie démarre à peine. Dans les pays plus expérimentés, la question de la régulation revient comme les vagues sur le littoral. L’Union européenne compterait 13.000 loups. D’ailleurs, une initiative de la commission Agriculture du Parlement européen demande de revoir le statut de protection du loup dans plusieurs régions. Elle a peu de chance d’aboutir mais joue sans doute le rôle de la première pierre d’une évolution d’ici plusieurs années. Donc oui, sans prendre trop de risques, la Wallonie va, un jour, limiter sa population de loup mais pas avant un moment.

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