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Guerre en Ukraine

Un virement russe impayé : la Russie bientôt en "défaut de paiement" historique ?

La Place rouge à Moscou, bordée par le Kremlin où vit et travaille le Président russe.
27 juin 2022 à 16:40 - mise à jour 28 juin 2022 à 06:52Temps de lecture4 min
Par Myriam Baele

La Russie sera-t-elle en défaut de paiement dans les heures ou jours à venir ? Selon les informations du média américain Bloomberg, deux créanciers taïwanais n’ont pas reçu dans les temps impartis le virement qu’ils attendaient de la Russie.

Moscou devait leur payer les intérêts sur des obligations, 100 millions de dollars (94 millions d’euros), pour ce dimanche 26 juin au plus tard. Mais les versements ne sont pas arrivés. Ce lundi, la Russie serait donc de facto en "défaut de paiement" sur sa dette en devises étrangères, pour la première fois depuis 1918.

Mais au contraire d’autres Etats en défaut de paiement par le passé comme le Mexique ou l’Argentine, la Russie n’a pas les caisses vides. Et l’économiste Bruno Colmant explique à quel point ces situations sont à distinguer.

Un Etat en "défaut de paiement" ?

L’économiste rappelle : "Un Etat déclaré en 'défaut de paiement' est un Etat qui n’arrive pas à rembourser les intérêts ou le capital de son endettement, qu’il soit intérieur ou extérieur au pays. C’est un état qui doit faire aveu du fait qu’il n’a pas assez d’argent pour rembourser ses dettes".

La Russie n’a jusqu’ici pas été déclarée officiellement en "défaut de paiement". D’ordinaire, ce sont les grandes agences de notation qui déclarent officiellement le défaut de paiement d’un Etat.

Mais depuis les sanctions, il leur est interdit de noter des obligations souveraines russes. Il revient désormais à un comité de créanciers, le "CDDC" d’évaluer si la Russie manque des paiements.

La Russie ne manque en tout cas pas d’argent pour rembourser ses dettes, il ne s’agit pas d’un problème de caisses vides.

Un problème de barrières, pas de ressources

Ces virements ratés sont un effet direct des sanctions financières imposées à la Russie par les pays occidentaux suite à la guerre en Ukraine. Ces sanctions impliquent que Moscou ne peut plus effectuer de versements en devises occidentales pour rembourser les intérêts et sa dette extérieure libellés en dollar ou en euros.

La Russie a bien effectué un versement dans le but de payer ces deux créanciers de Taiwan, mais il a été bloqué par des intermédiaires bancaires et n’est pas arrivé à destination.

"C’est un effet immédiat des sanctions occidentales" confirme Bruno Colmant, "la Russie est maintenant complètement ostracisée."

Sur les conséquences de ce premier blocage, l’économiste invite à la nuance.

L’expression "défaut de paiement" a de lourdes connotations puisqu’il peut impliquer un séisme économique immédiat dans les Etats concernés, mais ce n’est pas le cas ici. "C’est un problème d’ordre technique, mais la solvabilité de la Russie n’est pas entamée : la Russie a des réserves de change qui restent importantes, même si elles ont été en partie bloquées dans les banques centrales. Et d’autre part, ses recettes pétrolières ont augmenté depuis la guerre suite à l’augmentation du prix du pétrole ! Donc c’est un événement qui est notable, c’est vrai, mais qui n’implique pas l’effondrement du régime russe, pas du tout."

Il ajoute que la Russie devrait garder malgré cela une capacité d’emprunt. "Même si la Russie était déclarée en défaut, ça ne voudrait pas dire pour autant qu’elle est incapable d’encore se financer auprès d’autres états. Elle pourrait encore se tourner vers des pays qui lui sont proches, comme la Chine."

Un moment historique ?

C’est néanmoins la première fois que la Russie n’honore pas une dette externe depuis 1918, quand Lénine avait refusé de payer les dettes de l’empire Russe, en pleine révolution bolchevik.

Un autre défaut de paiement de la Russie a bien marqué les esprits, en 1998, mais il s’est joué cette fois sur la scène intérieure russe. Bruno Colmant était à Moscou et s’en souvient.

"J’étais en Russie le jour où le défaut de paiement a été déclaré en 1998 : c’était un défaut sur la dette interne cette fois. C’est très impressionnant de voir un défaut, sur place, quand on travaille dans le secteur financier et qu’on voit tous les paramètres qui bougent, c’est quelque chose qu’on n’oublie pas. Enormément de filiales russes de banques étrangères sont instantanément tombées en faillite ce jour-là, parce que ces filiales russes, qui émanaient de banques néerlandaises, belges et autres, avaient elles-mêmes investi dans des obligations d’État russes. La Russie, en arrêtant le remboursement de sa dette interne, avait mis en péril les banques qui étaient sur son territoire. Mais sa réputation internationale n’avait pas été entamée".

"Une situation un peu montée en épingle"

Quelle est la portée de ce versement manqué ? Bruno Colmant estime qu’il faudra plusieurs jours pour mesurer l’envergure de l’événement.

"Je crois que l’on observe un phénomène important aujourd’hui, mais je ne pense pas qu’on verra un événement d’une brutalité comparable à ce qu’on a vu en 1998. Aujourd’hui, on ne parle encore que de quelques intérêts d’obligations qui ne sont pas payés. C’est donc une situation qui n’est pas dramatique pour le moment mais qui est un peu montée en épingle par les pays occidentaux pour parler de 'défaut' comme si la Russie était en train de s’effondrer."

Pour les paiements à venir, la Russie tente de contourner l’interdiction de payer sa dette en dollars, en mettant à disposition les sommes qu’elle doit à ses créanciers en roubles.

Juridiquement, un défaut de paiement peut-il être déclaré alors même que les montants sont rendus disponibles dans une autre devise ? La Russie soutient déjà que non et a qualifié la situation de "farce", par la voix d’Anton Silouanov, son Ministre des finances. Moscou souligne qu’il est "faux de parler de défaut", que le paiement a bien été effectué en mai et que son blocage "n’est pas son problème".

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