Un village parfait à Oakland en Californie, un village pour les sans-abri

© AFP

17 juin 2021 à 12:27Temps de lecture4 min
Par Esmeralda Labye

Sous une bretelle d'autoroute, sous le bruit incessant des voitures, un village parfait. C'est comme cela que les résidants l'appellent. Parfait parce que personne n'est exclu. Des artistes, des habitants de la ville californienne d’Oakland et des membres de l’association Living Earth Structures l'ont construit. Tous ont participé à la création de ce village "modèle" pour les personnes sans domicile fixe.

L’objectif est d’offrir un lieu d’accueil à ceux qui n'ont rien ou presque mais aussi de fournir un accès aux services médicaux de base ni aux toilettes.

"Personne dans leur vie n’avait levé le petit doigt pour les aider," explique Dimitri Schusterman. "Alors tout d’un coup, quelqu’un se soucie d’eux, ils sont aimés et une communauté se forme".

Aider ça fait du bien

Xochitl Moreno est l’une des cofondatrices de ce village particulier. Elle propose des cours de cuisine, de nutrition, de soutien aux toxicomanes. " En plus de cela, nous pensons également que nous avons été en mesure de construire un modèle, que non seulement notre ville, mais d’autres endroits peuvent adopter" explique-t-elle à l’AFP. "C’est une communauté mobile d’environ 100 à 300 personnes, qui vont et viennent tous les jours. Ici, nous sommes en mesure de soutenir les gens qui vivent dans leurs camping-cars, dans leurs tentes, dans leurs propres habitations de fortune. Ils peuvent venir ici pour avoir un repas chaud, prendre une douche, utiliser les toilettes."

Le village parfait a immédiatement été victime de son succès. Tous ceux que la société américaine laisse de côté sont les bienvenus.

" C’est l’endroit où même le département de la police d’Oakland et les organisations qui démantèlent les campements envoient les personnes. Par exemple, la police (leurs) dira, + vous devez descendre à Wood street + " explique Ashel Seasunz Eldridge, cofondateur du village. "Cela aide énormément ces gens, vous savez, des gens pleurent quand ils voient [le village, ndlr] parce que personne dans leur vie n’avait levé le petit doigt pour les aider. Alors tout d’un coup, quelqu’un se soucie d’eux et ils sont aimés, une communauté se forme et des gens leur répondent."

Ceux et celles qui fréquentent le village parfait apprécient la disponibilité des responsables du lieu et les services mis à disposition des plus démunis.
"Ceci est du Narcan (naloxone, ndlr), c’est pour quand quelqu’un fait une overdose aux opiacés ", explique une résidente dans le petit supermarché créé dans le village. " On vous donne l’aiguille et à l’intérieur il y a le médicament et c’est pour quand une personne commence à devenir bleue et qu’elle arrête de respirer."

AFP

18% des Américains sont pauvres

Avant l’épidémie de Covid-19, le taux de pauvreté aux Etats-Unis était au plus bas depuis 60 ans.

En 2019, 10,5% de la population vivait sous le seuil de pauvreté, selon des chiffres officiels avec des écarts importants entre les communautés. Les Afro-Américains gagnent en moyenne deux tiers de ce que gagnent les blancs.

Le niveau de pauvreté " officiel " aux Etats-Unis pour une famille avec deux enfants était fixé en 2019 à 26.172 dollars (22.000 euros) par an et à 13.300 dollars (11.225 euros) pour une personne seule.

Mais la pauvreté y est bien ancrée et avec la crise du Covid-19, elle explose, mettant en lumière un système de protection sociale inadéquat.

Parmi les 40 pays de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), les Etats-Unis se classent 4e. 18% des Américains ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Les plus touchés sont les Noirs et les enfants.

L’insécurité alimentaire touche plus d’un Américain sur dix. Le programme fédéral d’aide alimentaire pour les pauvres appliqué sous forme de coupons (food stamps) n’a jamais aussi bien fonctionné. Il faut dire que la moitié des Américains n’ont pas d’économies pour faire face à des dépenses imprévues.

AFP

Oackland, ville pionnière

Face à cette situation, en mars dernier, la ville d’Oakland a lancé un programme de revenu garanti à destination des familles pauvres. Le projet cible les habitants noirs et amérindiens. Dans le cadre de ce programme inspiré par des expériences de "revenu universel" déjà menées aux Etats-Unis, quelque 600 familles d’Oakland reçoivent un chèque mensuel de 500 dollars pendant au moins 18 mois, sans aucune condition. "Nous nous concentrons sur les gens de couleur parce qu’il y a un grand écart de richesses à Oakland en fonction de la race. Les revenus (médians) des Blancs y sont trois fois plus élevés que les revenus médians des Noirs. Et au niveau national, la différence en termes de patrimoine est d’un pour dix", a expliqué Libby Schaaf, élue démocrate dans une interview à la chaîne CBS.

Le programme est aussi ouvert aux familles sans domicile fixe et sans-papiers. Une fois satisfaits les critères, l’attribution de cette allocation se fera par tirage au sort. Les bénéficiaires pourront dépenser la somme – non imposable – comme ils l’entendront, sans aucune condition et aucun contrôle, insistent les porteurs du projet, financé exclusivement par des dons.

"Nous savons que la pauvreté est complexe mais il s’agit d’une solution simple, et nous pensons qu’il est temps que cela devienne une politique au niveau fédéral", a plaidé Libby Schaaf.

Les chiffres le prouvent. A Stockton, dans le nord de la Californie, pendant deux ans, 125 habitants de quartiers défavorisés ont reçu 500 dollars par mois, pour pallier les nombreuses lacunes des systèmes de protection sociale. L’expérience a été un succès. Le chèque a non seulement permis de réduire l’insécurité financière des bénéficiaires mais il s’est aussi accompagné d’une augmentation de leur taux d’emploi de 12% tout en réduisant leur niveau d’anxiété et de dépression. L’allocation a été essentiellement consacrée aux besoins de base, comme l’alimentation, le gaz ou l’électricité et les dépenses automobiles, avec moins de 1% consacré à l’achat de tabac et/ou d’alcool.

"La pauvreté n’est pas un échec personnel, c’est un échec politique", a conclu Libby Schaaf, qui fait partie d’un réseau d’une quarantaine de maires américains favorables à l’instauration d’un "revenu garanti".

Etats-Unis: A Oakland les résidents sans-abris construisent un village modèle

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sur le même sujet

La pandémie plonge 100 millions de travailleurs de plus dans la pauvreté, selon l'ONU