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Chronique littérature

"Un père à soi", le nouveau roman d’Armel Job qui ouvre la boîte de Pandore de la conscience humaine

Sophie Creuz nous présente le dernier roman d’Armel Job, "Un père à soi" qui paraît aux éditions Robert Laffont.

Les romans d’Armel Job ont ceci de formidables qu’on y entre en pantoufles, on s’y trouve en terrain de connaissance avec souvent les mêmes ingrédients – des secrets intimes, des non-dits, une réalité trompeuse – et souvent le même canevas, avec révélations et coups de théâtre. Tous ses romans ont donc entre eux un air de famille et en même temps ils sont à chaque fois différents, ils nous surprennent et nous ravissent par leur belle pâte littéraire et leur bonne pâte humaine.

Dans ce roman, nous sommes une fois encore du côté de Liège, Armel Job ancre toujours ses intrigues dans un décor et une réalité qui nous sont proches, dans des lieux ou des faits véridiques avec aussi quelques clins d’œil, comme cette fois où il est question d’un café, Le Pendu de Saint-Pholien, dans le quartier qui a inspiré Simenon ; dont on retrouve l’influence dans l’univers d’Armel Job qui aime lui aussi soulever le vernis des apparences, gratter la patine des vies ordinaires, avec la même économie et la même empathie que Simenon. Chez Armel Job, le mal fait son lit dans le bien, à l’insu des protagonistes qui pèchent par maladresse, intérêt louable ou du moins compréhensible, explicable sinon excusable.

Et si…

Un homme nous raconte un épisode qui s’est déroulé en avril 2018 : il allait fermer le bureau de son entreprise de jardin lorsque le téléphone a sonné. Au bout du fil, une jeune femme demandait à le voir pour lui remettre le message qu’une mourante lui a confié. La jeune femme est aide-soignante et la défunte est une patiente de l’hôpital, patiente qu’il aurait connue vingt ans auparavant mais dont le nom pourtant ne lui évoque rien. Et alors que d’habitude, il partage tout avec son épouse, il ne sait pas pourquoi, cette fois-ci il ne va rien lui dire et aller à ce rendez-vous qui va le bouleverser d’une manière inattendue en réveillant chez lui des désirs confus, le replonger dans sa jeunesse, et l’amener à se demander ce qui se serait passé s’il avait pris d’autres décisions. Ce rendez-vous va aussi éveiller chez lui un désir troublant, un peu moins à son avantage.

Ce sont donc ces paradoxes qui intéressent l’auteur. Armel Job n’aime rien tant qu’ouvrir la boîte de Pandore, à la manière d’un horloger suisse, en ôtant un à un les rouages, à la pince à épiler, pour voir comment la conscience humaine tourne sur son axe, et comment chaque pièce s’emboîte l’une dans l’autre. A le lire, on songe aux enfants qui construisent des châteaux en lego, de belles constructions bien ordonnées, jusqu’à ce qu’ils s’amusent à enlever une seule brique pour voir comment l’édifice va se comporter. Va-t-il s’effondrer ou modifier sa position ?

Chez Armel Job, il n’y a jamais de malveillance, il ne coince pas ses personnages dans les tourments par cruauté, au contraire, et il ne juge jamais mais regarde comment chacun se débrouille avec la vérité, fait la paix avec lui-même ou tente de remettre de l’ordre dans le désordre laissé derrière soi. Ce qui n’est pas sans danger.

"Marcher vers l’arrière cause autant de dommages que de marcher vers l’avant"

Voilà ce qu’il écrit en ouverture du roman : "Lorsque nous rentrons d’une balade en forêt, nous avons sans le vouloir dérangé et écrasé des centaines de vies minuscules sous les feuilles du sentier. Dans la vie, c’est pareil. Ce que recouvrent nos traces, nous l’ignorons. Le jour où, par hasard, un dégât nous revient que nous avons provoqué, nous sommes tentés de rebrousser chemin pour réparer. Le problème, c’est que marcher vers l’arrière cause autant de dommages que de marcher vers l’avant."

Chez Armel Job, la tragédie grecque s’invite à la table de la cuisine, elle boit une jatte de café avec un spéculoos sur une nappe en toile cirée.

Il a un côté médecin de famille qui écoute les uns et les autres. C’est un latiniste, un helléniste aussi, qui a longtemps été directeur de collège, il a donc appris à traduire, à mettre en perspective, à chercher le mot juste pour être au plus près du thème.

En cela il excelle, peut-être même un peu trop parce qu’il ne laisse rien dans l’ombre, il a besoin de comprendre, d’expliquer, de ramener à la lumière, d’aplanir les fautes à la manière à la fois d’un confesseur et d’un enquêteur de terrain. Avec une moralité à l’ancienne, une loyauté, une fidélité à des valeurs et à des responsabilités qui se révèlent essentielles à la cohésion sociale et familiale.

Il y a aussi un petit côté vieillot ou du moins daté dans la vision qu’à Armel Job de la femme, tour à tour tentatrice et maternelle et gardienne du foyer, mais on ne lui en veut pas parce qu’il assume, comme ses personnages qui assument toujours leurs paradoxes ou leurs égarements, leurs lâchetés ou leur liberté.

On le lit avec grand plaisir, parce que c’est de la belle littérature, avec une finition main au petit point, et aussi avoue-le parce qu’il y a une réelle bonté dans son regard sur la façon dont les hommes et les femmes se débrouillent pour affronter, souvent seuls, les vicissitudes d’une existence, d’une époque et d’une société qui ne donnent pas les mêmes chances à tout le monde.

" Un père à soi " d’Armel Job parait chez Robert Laffont.

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