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Guerre en Ukraine

Un mois après le début du conflit, la communication de Volodymyr Zelensky se fait de plus en plus nerveuse

Si la stratégie de communication de Vladimir Poutine est stable, le ton de Volodymyr Zelensky commence à monter.
27 mars 2022 à 14:59Temps de lecture4 min
Par Maud Wilquin (RTBF Info)

32 jours. Cela fait déjà 32 jours que les combats font rage en Ukraine. 32 jours de censure et de propagande du côté russe, d’appel à la solidarité du côté ukrainien.

Car, nous l’aurons tous constaté, le conflit est à la fois une guerre physique et une guerre de l’information. Le président russe Vladimir Poutine et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, adoptent des comportements très différents en matière de communication. Vladimir Poutine pour commencer, suit les stratégies de ses prédécesseurs et capte l’essentiel l’attention sur lui, le reste se portant sur quelques-uns de ses proches au pouvoir. En Russie, une seule opinion règne, celle du Kremlin, n’en déplaise aux médias qui se voient appliquer un principe de censure. Toute information "mensongère" au sujet de l’armée russe ou toute évocation des mots "guerre" et "invasion" est passible d’une peine d’emprisonnement ou d’une amende salée. La journaliste russe Marina Osviannikova par exemple, en a fait les frais après avoir dénoncé l’invasion russe en Ukraine et la propagande menée par le gouvernement du pays en plein direct à la télévision. Du jamais vu.

Volodymyr Zelensky en revanche est dans une communication de crise. Actifs sur trois fronts, ses ministres et lui s’adressent tant au peuple ukrainien, qu’à la Russie, qu’à l’Occident. Car des soutiens, le président en cherche perpétuellement en publiant des appels à la solidarité sur ses réseaux sociaux ou encore en prenant part à différentes assemblées politiques en Europe ou, plus récemment, en tentant de prendre la parole à la cérémonie des Oscars aux Etats-Unis.

Cette gestion du conflit est peu commune et nous sommes en droit de nous demander si une nouvelle stratégie de communication ne serait pas en train d’émerger. Pour Stéphanie Lamy, spécialiste des stratégies de désinformation et autrice du livre "Agora Toxica", ce n’est pas la technique de communication qui est novatrice, c’est la façon dont le conflit a éclaté. "La nature de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine est inédite", déclare-t-elle. "Depuis l’ère d’Internet, nous observions surtout des conflits internes avec une population qui se soulève ou une action djihadiste contre un Etat. Etat qui avait tendance à rendre plus sourds les éléments de langage de la contestation populaire en coupant l’accès à Internet et en allant chercher le soutien des grandes puissances. Ici, l’action collective – la guerre – est coordonnée à l’échelle étatique, avec des ressources étatiques. C’est la nouveauté."

L’omniprésence du président Zelensky dans les médias notamment découle donc selon l’experte de la nature de la guerre. "Volodymyr Zelensky est l’élu du peuple, ce qui le rend légitime d’appeler à l’aide. Il a compris qu’il fallait passer par les centres de pouvoirs, à savoir les médias et les centres de culture, dont les Oscars, pour tenter d’obtenir le soutien des Occidentaux."

Des critiques contre-productives

Toutefois après un mois de conflit, le ton et les techniques évoluent du côté ukrainien. Le 24 mars par exemple, Volodymyr Zelensky expliquait dans une vidéo publiée sur Telegram à l’attention des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Alliance atlantique combien l’armée ukrainienne résistait depuis des semaines dans des conditions inégales. "Je répète la même chose depuis un mois maintenant", affirmait-il. "Vous avez au moins 20.000 chars […] L’Ukraine a demandé un pour cent de tous vos chars ! Donnez-les nous ou vendez-les nous ! Mais nous n’avons toujours pas de réponse claire".

"Une frustration s’installe", observe Stéphanie Lamy. "L’Ukraine voit certains Etats-membres de l’Union Européenne, comme l’Allemagne, ainsi que des organisations internationales, telles que la Croix-Rouge, ne pas agir aussi radicalement qu’elle l’aurait souhaité. Et c’est normal, la guerre dure maintenant depuis un mois alors que tous les experts pensaient que le conflit prendrait fin en quelques jours."

Mais cette frustration ne générerait que de la contre-productivité pour l’Ukraine : "Il ne faut pas oublier que le but de Vladimir Poutine est de mettre à mal le système international multilatéral fondé sur les droits humains pour en faire un monde multipolaire et illibéral. En attaquant l’Europe, l’Ukraine se tire une balle dans le pied. Aggraver davantage les divisions qui règnent déjà dans l’Union risquerait de ne pas donner assez de pouvoir aux Etats qui souhaiteraient lui venir en aide. Les critiques doivent être menées avec parcimonie."

Les démocraties occidentales influencées

À l’inverse, la communication de chef du Kremlin reste toujours fidèle à celle adoptée au début du conflit : "Vladimir Poutine avait annoncé que ses objectifs étaient atteints puisque le but n’a jamais été d’occuper tout le territoire ukrainien. Mais nous savons très bien que lorsque le Kremlin affirme quelque chose, cela veut en réalité dire autre chose."

Et cette culture du mensonge fragilise les démocraties occidentales et plus particulièrement européennes. "Le Kremlin influence nos démocraties depuis 2011 et encore plus depuis 2014 au travers des relais médiatiques pour justifier un acte illégal." En ce moment par exemple, Vladimir Poutine cherche à faire croire que l’invasion de l’Ukraine par les armées russes est finalement de la faute de l’Otan.

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À quoi dès lors pourrait-on bien s’attendre dans un futur proche ? Sur le plan russe, on pourrait voir la guerre prendre un tournant au mois d’avril, estime la spécialiste des stratégies de désinformation. Et pour cause, c’est à cette période que de nouveaux conscrits, issus de classes sociales inférieures, entreront dans l’armée. "La population la plus éloignée du pouvoir souscrira-t-elle à l’opération ? Ce sera un test."

En attendant, sur le plan européen, "tant que nous parlons encore de ‘violation du droit international’ commis par le Kremlin, nous sommes encore en bonne voie." Si par contre la politique était d’apaiser la colère russe, "nous perdrions la guerre de l’information", affirme Stéphanie Lamy. "Autrefois, les pays occidentaux ont laissé passer énormément de crimes de guerre et crimes contre l’humanité qu’avait commis Vladimir Poutine dans ses conflits avec la Tchétchénie ou encore la Géorgie. Il ne faut pas perdre de vue que l’enjeu est de respecter les droits."

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