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Un label "vert" pour le nucléaire et le gaz en Europe ? "Une solution géopolitique pour satisfaire les uns et les autres", selon Jérôme Meessen

Dossier de la rédaction

L'Europe veut labelliser les investissement durables

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04 janv. 2022 à 09:244 min
Par Estelle De Houck avec Sandro Calderon et Geoffroy Fabré

La nuit du réveillon de Nouvel an, la Commission a discrètement dévoilé un projet de labellisation verte pour les centrales nucléaires et à gaz. L’objectif de cette proposition : faciliter le financement d’installations contribuant à lutter contre le changement climatique. L’Europe est-elle vraiment en train de dérouler le tapis vert au nucléaire et au gaz naturel ?

Concrètement, cette taxinomie verte est une sorte de tableau où sont classées les activités économiques qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Grâce à cet outil, l’Union européenne souhaite faciliter les investissements verts et atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050.

Il s’agit donc de donner une boussole à tous les investisseurs pour pouvoir verdir leur catalogue d’investissements

Pour l’instant, les énergies renouvelables étaient déjà reprises dans cette classification – et cela après des mois de débats. La Commission propose donc d’y ajouter certaines activités de gaz et de nucléaire en tant qu’investissement durable de transition.

"Rappelons bien que la taxonomie a pour but de multiplier par six les investissements dans les solutions pour réduire notre impact environnemental, et climatique en particulier. Il s’agit donc de donner une boussole à tous les investisseurs pour pouvoir verdir leur catalogue d’investissements", explique Jérôme Meessen, consultant dans la société belge de services environnementaux Climact.


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Ce projet se veut donc un guide pour les nouveaux investissements qui doivent être déployés d’ici 2030-2040, afin que l’on puisse atteindre la neutralité carbone en 2050.

Objectif neutralité climatique

Évidemment, ce choix est controversé. Qu’à cela ne tienne, la Commission juge que le gaz naturel et le nucléaire peuvent faciliter la transition vers la neutralité climatique. "Le nucléaire fournit une source stable d’approvisionnement en énergie, et donc il facilite le déploiement des sources renouvelables intermittentes", peut-on lire dans le projet de l’exécutif européen.

A noter que la Commission dit vouloir fixer une série de conditions. Par exemple, pour le nucléaire, les investissements seront jugés durables pour les centrales nucléaires autorisées avant 2045. L’élimination des déchets radioactifs devra aussi être prise en compte.

L’art du compromis

De leur côté, les détracteurs estiment qu’il s’agit d’une tentative de compromis entre la France, qui est pro-nucléaire, et l’Allemagne, qui compte sur le gaz naturel pour sa transition énergétique mais dont la nouvelle coalition au pouvoir estime toujours que le nucléaire ne peut être qualifié de durable.

D’autres estiment qu’il s’agit d’un certain pragmatisme de la part de la Commission européenne : s’il n’y a pas assez d’alternatives au gaz et au nucléaire, alors autant essayer d’encadrer les nouvelles centrales nucléaires ou au gaz.

On sent que la Commission essaye de trancher entre plusieurs positions qui étaient très controversées

Selon Jérôme Meessen, consultant dans la société belge de services environnementaux Climact, il s’agirait davantage de compromis que de pragmatisme. "On sent que la Commission essaye de trancher entre plusieurs positions qui étaient très controversées, avec un débat très virulent ces derniers temps", explique-t-il.


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"Mais un pragmatisme aurait aussi pu être de dire qu’on se concentre sur ce qu’on a déjà, par exemple les mesures d’efficacité énergétique qui nous permettront de réduire notre consommation d’énergie de l’ordre de 40%, ce qui est absolument nécessaire si on veut atteindre la neutralité carbone. Ici, c’est un pragmatisme dans le sens où le débat risque de traîner encore. Et la Commission essaye de trouver un compromis."

Réel progrès écologique ?

Autre écueil : le réel caractère écologique du projet. D’après Jérôme Meessen, cette proposition change la philosophie initiale de la taxinomie. "A la base, la taxonomie devait étiqueter les solutions qui sont considérées comme vertes pour guider tous les investisseurs et les investissements dans cette direction-là. Ici, on va aussi labelliser les solutions qui facilitent la transition, comme le gaz, par exemple, qui jouent un rôle temporaire, mais qui ne sont pour autant pas tout à fait vertes."

Il s’agirait donc d’une solution davantage géopolitique qu’écologique. "C’est plutôt une solution géopolitique pour satisfaire les uns et les autres en mettant toute une série de garde-fous, comme vous l’avez rappelé, et espérons que ces garde-fous seront suivis de près."

Un élan pour la Belgique ?

Ajoutons qu’il est tentant de penser que cette taxinomie verte pourrait relancer le débat sur les centrales nucléaires belges et leur prolongement. Pourtant, d’après Jérôme Meessen, c’est un peu plus compliqué que cela.

Pour la prolongation de centrales, je ne vois pas d’intérêt

"Je pense que le débat nucléaire et les centrales au gaz en Belgique opposent un cadre légal et économique qui date d’avant la taxonomie, donc pas directement. En tout cas, pour la prolongation de centrales existantes, il n’y aura pas d’impact puisque la taxonomie a comme objectif de diriger les investisseurs et les investissements vers de nouvelles solutions, vers de nouvelles centrales, vers de nouvelles solutions techniques à mettre en place et qui ne sont pas encore existantes. Donc, pour la prolongation de centrales, je ne vois pas d’intérêt."

Affaire à suivre

Ce projet risque-t-il donc de se faire recaler ? Pour le rejeter, il faudrait réunir une majorité qualifiée d’États membres, objectif difficile à atteindre. A noter que des pays anti-nucléaires, comme l’Autriche, se disent prêts à aller si nécessaire devant la justice pour s’opposer à ce projet de taxonomie. Mais on n’en est pas encore là.


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Les pays européens ont maintenant une dizaine de jours pour donner leur avis. La Commission reviendra ensuite avec une proposition éventuellement modifiée à la mi-janvier. Après, les États membres et le Parlement européen auront encore quatre mois pour accepter ou pas ce projet de taxonomie verte.

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