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"Un corps à soi" déconstruit les injonctions qui pèsent (encore) sur les corps féminins

"Un corps à soi" déconstruit les injonctions qui pèsent (encore) sur les corps féminins
08 déc. 2021 à 11:074 min
Par Une chronique de July Robert pour Les Grenades

"'Une chambre à soi', ouvrage étendard dont le titre se décline désormais de bien des façons – je n’y échappe pas puisque mon dernier livre s’intitule 'Un corps à soi'", déclare Camille Froidevaux-Metterie dans le récent ouvrage "Une bibliothèque féministe", faisant référence au livre de Virginia Woolf.

Dans le dernier livre de Camille Froidevaux-Metterie, il est donc question du corps des femmes. L’autrice évoque des pistes, des techniques, des propositions à mettre en œuvre afin de permettre aux femmes de se réapproprier leur corps qui continue aujourd’hui, et malgré les vagues féministes successives, à les définir au sein d’une société toujours patriarcale.

Les fondements de cette conception des corps féminins

Pour nous mettre en condition, elle retrace l’histoire de la perception du corps féminin depuis Aristote. Ce dernier a posé les fondements conceptuels de la condition doublement objectivée et aliénée du corps féminin qui a permis que s’enracine et se perpétue l’organisation patriarcale du monde. Cette ligne du temps éclairante permet, entre autres, de comprendre que le combat, nécessaire s’il en est, des féministes pour le droit à l’avortement et à la contraception dans les années 1970 a engendré un enfouissement des thématiques corporelles qui concernent les femmes au quotidien.


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Aujourd’hui, "toute tentative de penser la matérialité sexuée de la corporéité féminine subi aussitôt l’accusation d’essentialiste". Pour dépasser cette théorie et sortir de l’ornière, elle convoque Simone de Beauvoir, mais aussi Iris Marion Young, Andrea Dworkin, Mona Chollet ou encore Luce Irigaray, appliquant ainsi sans les nommer les politiques de sources chères à Amandine Gay qui consistent à citer les chercheuses et autrices pour rendre femmage à leur travail et leur donner de la visibilité. Ainsi, elle adopte une perspective dans laquelle le corps n’est plus un problème à résoudre, un obstacle à surmonter, une charge dont il faut s’alléger mais bien un lieu à investir, à chérir et à choyer tout en pouvant ouvertement se revendiquer féministe.

Le drame féminin

Se basant autant sur ses expériences personnelles que sur des écrits scientifiques et militants, Camille Froidevaux-Metterie analyse ce qu’elle nomme le drame féminin au travers du prisme des menstruations, des troubles alimentaires, de la ménopause, de la virginité, de l’âgisme ou encore du culte du corps parfait.

Elle plaide ainsi pour la réhabilitation du clitoris, pour la liberté à dire son non-désir d’enfant, pour une sortie du cadre binaire de l’hétérosexualité obligatoire et pour que cesse cette concurrence entre les femmes autour de leur apparence. Au travers de ce long plaidoyer, l’autrice donne à voir combien les violences que les femmes infligent à leur corps sont délétères et sources d’une haine incommensurable pour la corporéité.

La détestation de son corps peut avoir bien des raisons et nul·le ne peut présumer de la façon dont une femme éprouve son corps, quelle qu’en soit l’apparence

Des injonctions systémiques

Ce constat posé, la philosophe déploie sa pensée pour formuler son objectif : faire advenir un monde où les femmes ne soient plus définies par leur corps. La grande différence entre les hommes et les femmes tient dans le caractère systémique des injonctions qui pèsent sur le corps féminin et dans le caractère inéluctable des violences corporelles subies.

Alors, les hommes sont-ils eux aussi leur corps ? Non, car ils ne connaissent ni les angoisses ni les souffrances résultant des menaces et des atteintes intrinsèquement associées au corps féminin

Alors que la première étape incontournable de l’histoire de la libération des femmes fut de les sortir de leurs corps-carcans, l’autrice affirme que les choses sont allées trop loin jusqu’à l’oubli total de ce corps dans les luttes féministes.


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Dans "Un corps à soi", elle nous offre des pistes pour un féminisme phénoménologique où nous pouvons penser le corps des femmes dans ses dimensions spécifiquement sexuées sans virer dans l’essentialisme. Elle articule l’expérience féminine toujours vécue et éprouvée de façon charnelle tout en gardant à l’esprit la nécessaire destruction des ressorts patriarcaux de la soumission féminine, cela même en déclarant humblement d’emblée : "Il se pourra aussi que mon propos renvoie un peu trop directement à la situation qui est la mienne, celle d’une femme blanche, cis, hétéro, mère et bourgeoise. Je vais m’efforcer de tenir ce biais épistémologique à distance, en recourant notamment aux autrices qui travaillent à mettre au jour l’intersection des rapports de domination, mais le défi est de taille."

Invitée : Camille Froidevaux-Metterie, philosophe

Invitée : Camille Froidevaux-Metterie, philosophe

Un corps à soi

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Un corps à soi, Camille Froidevaux-Metterie, Seuil, 2021.

July Robert est traductrice et autrice.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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