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Un an de guerre au Tigré : blocus, famine et contre-offensive

Des combattants du TPLF ont défilé dans Mekele, capitale du Tigré, le 30 juin, pour marquer leur victoire.

© Yasuyoshi Chiba / AFP

02 nov. 2021 à 17:07Temps de lecture3 min
Par Daniel Fontaine

Un an après le déclenchement de la guerre au Tigré, la peur semble avoir changé de camp. Les combattants tigréens ont repris le contrôle de l’essentiel de leur région et avancent désormais vers le sud, et la capitale éthiopienne Addis Abeba.

Le 4 novembre 2020, l’armée éthiopienne lançait un assaut sur la région du Tigré. L’objectif était d’arrêter les dirigeants du TPLF, le Front de libération du peuple du Tigré, qui rejetaient l’autorité du gouvernement fédéral. L’opération fut menée avec l’appui de l’Érythrée, au prix de massacres et d’exactions.

Mais depuis, le TPLF s’est réorganisé militairement et a lancé une contre-offensive. En juin, les combattants tigréens reprenaient contrôle de Mekele, la capitale régionale. Ils poursuivent ces derniers jours leur avancée hors du Tigrée.

La guerre suivie depuis Liège

Ces événements sont suivis de près depuis Liège par le Dr André Crismer. Il a travaillé en Ethiopie il y a 30 ans pour Médecins Sans Frontières et est tombé amoureux de la région. Avec son ONG Tesfay, il prolonge son action en sa faveur. Il est en contact permanent avec un réseau de Tigréens, sur place et à l’étranger.

Il y a beaucoup plus de motivation du côté tigréen que du côté gouvernemental. Ils se battent pour leur liberté, leur autonomie, leur survie

Ses interlocuteurs se disent soulagés par la "libération" du Tigré au mois de juin. "Depuis décembre jusqu’en juin, on ne parlait que de massacres quotidiens, de viols, explique André Crismer. Ils craignaient pour les membres de leurs familles. Des jeunes que je connais ont rejoint les forces tigréennes : ils préfèrent aller se battre pour faire évoluer la situation plutôt que d’attendre."

Cette mobilisation combattante au sein de la population aurait fait la différence : "Il y a beaucoup plus de motivation du côté tigréen que du côté gouvernemental. Ils se battent pour leur liberté, leur autonomie, leur survie", remarque le médecin belge.

Pourtant, la situation reste alarmante. A l’exception de l’une ou l’autre ligne de front, les combats ont cessé à l’intérieur du Tigré. Mais la région subit un blocus sévère.

Communications coupées

Même les informations sont difficiles à obtenir, les communications étant coupées. "On a quelques contacts avec des personnes qui se cachent à Addis Abeba et d’autres qui sont parties à l’étranger, explique André Crismer. De loin en loin, on a un bref contact avec des gens qui sont au Tigré. Il n’est pas possible de téléphoner depuis Mekele. Certains jeunes parcourent 50 kilomètres vers le sud, montent sur une montagne, et là ils captent le réseau pour communiquer ou envoyer un message."

"Le Tigré est sous blocus total, poursuite le médecin. Le prix des denrées alimentaires est multiplié par 10, alors que les gens n’ont pas de revenu : enseignants, infirmiers, fonctionnaires ne sont plus payés."

500 à 1500 morts de faim par jour

Dans leurs contacts avec l’extérieur, les habitants gardent une certaine pudeur sur leurs difficultés quotidiennes : "Les gens disent que la nourriture manque, mais qu’ils parviennent à se débrouiller. C’est dans la culture éthiopienne de ne pas annoncer de mauvaises nouvelles par téléphone. Certaines estimations évoquent 500 à 1500 morts de faim par jour dans le Tigré ! Il faudrait 100 camions d’aide humanitaire par jour, mais il n’y en a que 100 par mois."

Le blocus et la famine sont bien entendu le résultat d’une année de guerre. "Les armées éthiopienne et érythréenne ont frappé la population pour démoraliser les forces combattantes tigréennes. Les agriculteurs ont été empêchés de travailler. On a pillé leurs troupeaux, alors que traditionnellement les bœufs servent à labourer. Beaucoup de paysans n’ont pas pu préparer la terre." Ce manque vient s’ajouter à une situation agricole déjà critique dès le début de la guerre en raison d’une année de sécheresse et d’une invasion de sauterelles.

Pas de processus de paix

Seules des négociations permettraient de mettre fin au blocus et aux combats qui se poursuivent aux confins du Tigré. Mais aucun processus de paix ne se dessine. "Le Premier ministre a perdu toute crédibilité, remarque André Crismer. Mes contacts tigréens me disent qu’il est impossible de discuter avec Abiy Ahmed : il n’est pas fiable, il a dit tout et son contraire depuis un an. Pourtant, tôt ou tard, on y viendra. Même si les Tigréens remportent une victoire militaire, ils devront négocier. L’alternative, c’est une guerre qui va s’éterniser."

AFP

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