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Ukraine: "Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura: les Russes veulent Odessa et s'ils ne l'ont pas, ils risquent de la détruire"

04 juil. 2022 à 10:41 - mise à jour 05 juil. 2022 à 10:17Temps de lecture4 min
Par Jean-François Herbecq avec Fr. Wallemacq et V. Vanhove

Odessa, la grande cité portuaire du sud de l’Ukraine vit toujours sous la menace russe. Des frappes meurtrières qui fauchent des vies, comme vendredi dernier avec trois missiles qui font au moins 21 morts.

Mais dans cette superbe ville où se côtoyaient avant la guerre 120 nationalités, la vie continue malgré la terreur, comme a pu le constater notre équipe sur place en parlant avec les habitants.

Un musée vide où trône encore Catherine II

Comme à l’opéra qui a rouvert le 17 juin et fonctionne en matinée ou encore dans ce musée d’Odessa, qu’un gardien continue à faire visiter. Vladimir Damaskin, est devenu le gardien d’un musée presque vide : "Maintenant, pendant la guerre, nous accueillons nos visiteurs, parce que c’est très important de soutenir notre ville, parce que la culture est importante pour les Ukrainiens, elle donne du courage aux gens".

A part les toiles monumentales, et quelques œuvres contemporaines, les murs sont nus, et les rares visiteurs passent de pièce en pièce comme des fantômes… Dès le début de la guerre, les précieuses toiles et les sculptures ont été emballées et mises à l’abri dans un endroit sécurisé. Un bunker dont la localisation est ultrasecrète. Seuls le président Zelenski et quelques ministres sont au courant.

Un portrait en pied de l’impératrice de Russie Catherine II reste dans le musée. Ce portrait fait polémique parmi les visiteurs, mais comme le tableau est intransportable, Catherine II reste à Odessa. Et de même si l’opéra ne programme plus Le Lac des Cygnes de Tchaïchovsky ou d'autres compositeurs russes, le maire d’Odessa pense qu’il ne faut pas débaptiser la rue Pouchkine car cela appauvrirait la culture du pays.

En ville, les monuments et bâtiments officiels sont protégés par des murs de sacs de sable, du sable qui provient des plages d’Odessa. En mars des dizaines de bénévoles se sont chargés de remplir au plus vite ces milliers de sacs et fabriquer ces protections.

Des habitants construisent une barricade en sacs de sable
Des habitants construisent une barricade en sacs de sable Oleksandr GIMANOV / AFP

Passeport russe déchiré

Beaucoup d’habitants sont partis chercher refuge ailleurs. Avant la guerre, environ un million de personnes ; aujourd’hui un tiers… Parmi les Odessites qui sont restés, beaucoup de Russes et de Russophones qui se sentent chez eux en Ukraine.

Artem est installé à Odessa depuis 3 ans et a déchiré son passeport russe dès le début de la guerre : "J’ai été très bien accueilli. Même en temps de guerre, personne ne m’a traité de quoi que ce soit. Je me sens en liberté. Je me suis enfui de mon propre pays. Avec le temps, j’ai compris que c’était une prison. Je ne respirais plus. Si on ouvre sa bouche, on va en prison. Même sur les réseaux sociaux. Il y a pas mal de gens qui sont contre mais ils sont tous partis, je pense."

Artem ne rentrera pas de sitôt en Russie : "Au début de la guerre, les gens disaient que si les Russes arrivent, ça irait. L’important est qu’ils ne touchent pas à nous, nos femmes, nos enfants, nos vies. Mais après ce qu’on a vu que les Russes font, on n’a plus envie de vivre sous ce régime".

David Carbonel (à G.) et Artem (à dr.)
David Carbonel (à G.) et Artem (à dr.) RTBF/V. Van Hove

Croissants et sourire

La situation devient préoccupante autour d’Odessa. A Mykolaïv. Des bombardements sur les postes de commandement de l’armée ukrainienne. Une frappe récente sur l’un des plus grands terminaux céréaliers du pays, des tranchées, des bombes, des immeubles détruits, le manque d’eau…

A Odessa, un boulanger continue à faire son travail. Un Français, David Carbonel accueille ses clients avec un grand sourire et du café frais. Chez lui personne ne paye depuis le début de la guerre : "Les gens quand la guerre a commencé avaient le visage triste. Je leur ai proposé des pains au chocolat et des croissants. Cela leur donnait le sourire, les yeux qui brillent".

David affrète des camions réfrigérés avec des croissants congelés qu’il cuit sur place. Du made in France pour soutenir le moral des Ukrainiens : "Ce sont des battants, ils donnent une leçon à tout le monde. Ils ne baissent pas les bras ; ils ont la haine contre la Russie. Ils se battront jusqu’à la fin, jusqu’au dernier souffle".

French Bow, la croissanterie française d'Odessa
French Bow, la croissanterie française d'Odessa RTBF/ V. Van Hove

Le boulanger français estime qu’Odessa est toujours protégé par le verrou de Mikolaïv, mais craint que les Russes ne veulent s’emparer de la cité par tous les moyens, quitte à la détruire : "Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura. Ils veulent Odessa. Il y a des oligarques russes intéressés par des appartements, des zones commerciales. C’est très beau, très touristique. Il y a une histoire avec la Russie, ils la veulent. Mais ils ne peuvent pas l’avoir sans prendre Mykolaïv avant. Ils ne peuvent pas faire un débarquement. Ce n’est pas la Normandie, ici ! C’est très bien gardé. La seule façon d’avoir Odessa, c’est de passer Mykolaïv et de mettre les troupes devant Odessa. Et cela va être l’enfer. S’ils n’y arrivent pas, ils sont capables de la détruire".

Blocus céréalier

A côté de cela, des millions de tonnes de céréales attendent d’être exportés. Environ 20 millions de tonnes de céréales coincées à Odessa, provenant de la récolte de l’année dernière. Avant la guerre, l’Ukraine était le quatrième exportateur de céréales au monde et 90% de ces céréales passaient par Odessa. Son port est pratiquement à l’arrêt aujourd’hui. A Mykolaïv, de 10 à 15% des infrastructures portuaires ont été détruites par des roquettes provenant de Russie.

Le blocus russe les empêche de prendre la mer. La Turquie tente de mettre en place un corridor céréalier sous les auspices de l’ONU. Mais il faudrait un geste de Moscou, pour la diplomatie d’Ankara et surtout les pays d’Afrique qui attendent les céréales.

Du blé coincé à Izmaïl près d'Odesa
Du blé coincé à Izmaïl près d'Odesa Oleksandr GIMANOV / AFP

L’Ukraine cherche d’autres moyens de les exporter mais pour être efficace, il faudrait 10 ans pour construire des infrastructures capables de remplacer celles des ports de la mer Noire : chemins de fer, camions et bateaux passant par les ports de Roumanie et de Pologne. Alors d’immenses files de camions attendent pour passer en Roumanie, et l’écartement des rails différents en Ukraine que dans le reste de l’Europe empêche de faire passer les trains.

Pour l’instant, ces céréales ne semblent pas menacées de pourrissement. Bien stockées, elles peuvent tenir jusqu’à deux ans.

Gala de réouverture de l'opéra d'Odessa
Gala de réouverture de l'opéra d'Odessa Oleksandr GIMANOV / AFP

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