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Ukraine et Russie : une guerre de communication

21 févr. 2022 à 15:36Temps de lecture4 min
Par David Manfredini avec agences

Depuis plusieurs jours, les annonces parfois contradictoires concernant les tensions entre la Russie et l’Ukraine s’enchaînent.

Par exemple, vers 15 heures ce 21 février, l’armée russe, à travers les agences de presse russes, affirmait avoir tué cinq "saboteurs" venus d’Ukraine en territoire russe et que deux véhicules militaires ukrainiens avaient également franchi la frontière.

"Lors de combats, cinq personnes appartenant à un groupe de saboteurs et de renseignement ayant violé la frontière de la Russie ont été éliminées", a indiqué l’armée, assurant que l’incident a eu lieu dans la région de Rostov (environ 1000 km au sud de Moscou) à 6h du matin (4h heure belge), près de la localité de Mitiakinskaïa.

"Deux véhicules de combat de l’infanterie des forces armées ukrainiennes sont entrés (en Russie) depuis le territoire de l’Ukraine pour évacuer le groupe de saboteurs vers le territoire ukrainien via la frontière", selon la même source. L’armée précise qu’aucun militaire ou garde-frontière russe n’a été blessé.

Suite à cette accusation, l’Ukraine a cependant formellement démenti avoir envoyé des "saboteurs" en Russie, après que Moscou a déclaré en avoir tué cinq sur son sol.

"Pas un seul de nos militaires n’a franchi la frontière avec la Fédération de Russie, et pas un seul d’entre eux n’a été tué aujourd’hui (lundi)", a déclaré à la presse un haut responsable du ministère de l’Intérieur, Anton Gerachtchenko.

Des accusations de tirs d’obus

Autre exemple : plus tôt ce 21 février, peu avant midi, les services de sécurité russe ont accusé l’Ukraine d’avoir tiré un obus depuis leur territoire, détruisant au passage une structure d’un poste-frontière russe, sans faire de victime.

"Le 21 février, à 9h50 (7h50 heure belge), un obus de type non identifié tiré depuis le territoire de l’Ukraine a complètement détruit le point des gardes-frontières dans la région de Rostov, à une distance d’environ 150 mètres de la frontière russo-ukrainienne", a indiqué le FSB (le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie), cité par les agences de presse russes. "Il n’y a pas eu de victime, les démineurs travaillent sur le site", a cependant précisé le FSB.

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Une vidéo attribuée au FSB et publiée par l’agence publique Ria Novosti montre un petit bâtiment éventré au milieu d’une plaine boisée, des décombres éparpillés sur le sol.

Un porte-parole des forces armées ukrainiennes à Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, a cependant démenti lundi tout tir d’artillerie sur un poste-frontière russe dans le secteur de Rostov et a évoqué un acte de désinformation russe.

"Pas de tirs d’artillerie"

Enfin, vers 10 heures ce 21 février, des séparatistes pro-russes ont affirmé que deux personnes avaient été tuées dans de nouveaux combats dans l’est de l’Ukraine. Les rebelles de la région de Donetsk ont indiqué sur le réseau social Telegram qu’il s’agissait de l’un de leurs combattants et d’un mineur abattu sur le chemin du travail. Les séparatistes tiennent l’armée ukrainienne pour responsable. L’information n’a pas pu être vérifiée par une source indépendante.

"On ne peut pas les empêcher de produire ces fausses informations […] mais nous insistons sur le fait que nous ne tirons sur aucune infrastructure civile ou sur la région de Rostov" en Russie, a déclaré à l’AFP Pavlo Kovaltchouk, ajoutant qu’il "n’y a pas de tirs d’artillerie sur les forces d’occupation" russes.

Rôle central de l'information

Pour Aude Merlin, chargée de cours en science politique et spécialiste de la Russie et du Caucase, ce type de situation n’est pas nouveau. "Toute guerre est une guerre d’information. L’information joue un rôle fondamental dans les guerres, surtout à l’heure d’internet, des cyberattaques … Ce n’est pas du tout étonnant que des dépêches s’annulent l’une l’autre successivement." Elle ajoute : "Le contrôle, le maniement et la diffusion d’une information ou d’une désinformation à l’adresse de sa propre population et éventuellement et opportunément du monde entier, c’est un atout fondamental dans ce type de conflit."

Historiquement, le contrôle de l’information a toujours joué un rôle central, explique la spécialiste. "Dans l’espace post-soviétique de façon générale, il y a l’héritage soviétique qui joue énormément. Durant la période soviétique, le contrôle de l’information était un pan très important du maintien du régime. Les Soviétiques pouvaient recevoir des informations mensongères de leur gouvernement, mais comme ils n’avaient pas d’autres informations ou très peu, cela travaillait sur l’inconscient collectif, sur les croyances, sur les perceptions."

Information impartiale et indépendante

L’accès à une information impartiale et indépendante reste un élément important pour démêler le vrai du faux : "On l’a vu dans le cas de la deuxième guerre de Tchétchénie où le pouvoir russe a très bien compris que ce qui avait en partie conduit à la défaite russe durant la première, c’était justement que des journalistes internationaux avaient accès au terrain tchétchène, que la vérité circulait, que la vérité parvenait aux audiences russes et du monde […] Si bien qu’en 1999, lors de la reprise de la guerre de Tchétchénie, là, le territoire tchétchène a été vraiment bouclé et était très difficilement accessible aux journalistes indépendants russes ou internationaux. Et dans ce sens, un vrai travail de construction narrative artificiel a été mené et a produit des effets."

Aude Merlin insiste cependant sur le fait que la Russie n’a évidemment pas l’exclusivité de ce type de pratique : "Si vous regardez ce qui s’est passé au Kazakhstan il y a un mois, les mensonges d’État sur le nombre de morts, si vous regardez ce qu’il s’est passé à Andijan en Ouzbékistan en 2005… On a un héritage post-soviétique et donc l’Ukraine pratique aussi très probablement ce type de méthodes."

L’enjeu derrière ces communications est toutefois de taille puisque de nombreux intervenants craignent qu’un incident, réel ou mis en scène, ne soit utilisé comme prétexte en vue d’une offensive russe contre l’Ukraine.

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