Turquie: après les événements de Gezi, la liberté de la presse en péril ?

Can Dündar (g.) un des 72 journalistes turcs licenciés après les événements du parc Gezi

© EPA/NTV

02 août 2013 à 09:44 - mise à jour 02 août 2013 à 12:46Temps de lecture3 min
Par Thomas Nagant

Can Dündar est le dernier en date mais pas le moins connu. Cet éditorialiste réputé du quotidien de centre-gauche Milliyet vient de se voir signifier par son patron qu'il était remercié. "Ce n'était pas une surprise" affirme-t-il. Car le journaliste savait qu'il était dans l’œil du cyclone après sa couverture critique des événements du parc Gezi, qui avaient donné lieu à une grande mobilisation populaire au printemps 2013.

Avant Dündar, c'est son collègue Hasan Cemal qui claquait la porte de Miliyet, le refus de sa direction de publier l'une de ses tribunes l'ayant conduit à démissionner. Et un autre journaliste réputé, Yavuz Baydar était lui viré du quotidien Sabah pour avoir reflété des propos de lecteurs critiquant la ligne du journal durant les manifestations, jugée trop pro-gouvernementale.

Un durcissement à l'oeuvre depuis 2009

Selon l'organisation syndicale des journalistes turcs, ils sont 72 à avoir subi le même sort après les manifestations de la place Taksim. Mais Reporters Sans Frontières, la "vigie" de la liberté de la presse dans le monde, observe les prémisses de cette mise au pas des journaux depuis 2009. "Un tournant s'était opéré avec les pressions exercées sur le principal groupe de presse d'opposition, le groupe Dögan, qui avait été condamné à une amende astronomique ensuite adoucie au terme d’une négociation avec le pouvoir", explique Johann Bihr, responsable Europe et ex-Urss de l'ONG. Depuis, poursuit-il, les journaux d'opposition ont peu à peu adouci le ton, pratiquant parfois l'autocensure pour éviter les foudres d'un pouvoir judiciaire toujours très empreint des règles et des méthodes héritées de la période militaire.

La vague de licenciements actuelle serait-elle la marque d'un durcissement de l'AKP, le parti islamiste au pouvoir ? Johann Bihr est plus circonspect. "En fait", explique-t-il, "on y voit quelque chose d'un peu plus complexe. Le gouvernement n'a pas besoin d'intervenir directement pour obtenir des licenciements car les nouveaux patrons des groupes de presse, qui sont surtout actifs dans le BTP, les télécoms, etc, le font à sa place pour se ménager de bonnes relations avec les autorités". Milliyet par exemple, est ainsi passé du groupe Dögan dans les mains de l'homme d'affaires Erdogan Demirören. La rédaction semble y avoir perdu au passage une très large part de son autonomie. C'est Erdogan Demirören lui-même qui a téléphoné à Can Dündar pour lui signifier son congé...

La religion, nouveau tabou

"Le parc Gezi a mis en lumière des tendances qui étaient à l'oeuvre depuis quelques années", poursuit Johann Bihr. "Il est très difficile de faire de l'investigation sur la politique, la corruption, la religion...". Et ce dernier point constitue d’ailleurs un renversement complet par rapport à un passé récent où les médias campaient sur une ligne laïque, voire ultra-laïque. Aujourd'hui, les accusations d'atteinte à la religion pleuvent sur les chroniqueurs qui, par réflexe, refrènent leurs ardeurs... Hélas, reconnaît Johann Bihr, les rédactions ont peu de marge de manœuvre face à cette nouvelle donne.

Pour Reporters Sans Frontières, la situation en Turquie est à la fois "extrêmement grave"  mais aussi paradoxale. Elle est grave parce qu'elle constitue un net recul de la liberté de la presse ; mais elle est aussi paradoxale parce que les premières années de pouvoir de l'AKP avaient plutôt été propices à l'ouverture et à la démocratisation, souligne Johann Bihr. "Au terme de cette décennie, on assiste à un essoufflement de ce système. On a clairement l'impression que l'AKP utilise les mêmes méthodes que celles de ses prédécesseurs", souligne-t-il en rappelant que dans l'observatoire de la liberté de la presse de RSF, la Turquie reste classée à une très mauvaise 154ème place sur 179. Un palmarès qui fait tache pour un pays candidat à l'adhésion à l'Union européenne.

Des Européens opportunistes ?

A ce sujet, l'ONG de défense des journalistes regrette le manque de sincérité des Européens. Certes, la Turquie doit respecter tous les critères fixés par la convention européenne des droits de l'homme, affirme Johann Bihr, qui déplore cependant que "ceux qui sont par principe opposés à l’adhésion de la Turquie instrumentalisent les événements pour freiner les négociations". Car, dit-il, cela peut s'avérer contre-productif en matière de droits de l'homme et de liberté de la presse. Mais la Turquie de Recep Tayip Erdogan, le premier-ministre à la main de fer, n'a-t-elle pas déjà tourné son regard vers d'autres horizons que ceux d'une hypothétique adhésion à l'Europe ?

Thomas Nagant (@thomasnagant)

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