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"Traitée comme un groupe racial inférieur, privée de ses droits": Amnesty International accuse Israël de "crime d’apartheid" au détriment des Palestiniens

Des soldats israéliens empêchent des Palestiniens d’approcher de leur maison en cours de destruction, le 28 décembre à Hébron. Israël a démoli des centaines de milliers de logements et de bâtiments palestiniens, relève Amnesty International.

© HAZEM BADER / AFP

01 févr. 2022 à 09:00 - mise à jour 01 févr. 2022 à 12:09Temps de lecture4 min
Par Daniel Fontaine

"La population palestinienne est traitée comme un groupe racial inférieur et elle est systématiquement privée de ses droits". L’ONG Amnesty International publie ce mardi un rapport détaillé sur la manière dont l’Etat israélien traite les Palestiniens et aboutit à la conclusion que ce "système cruel de domination" constitue "un crime d’apartheid". L’ONG en appelle à la Cour Pénale Internationale de La Haye pour juger les responsables de cette discrimination organisée.

Le gouvernement israélien avait tenté dès hier de dissuader Amnesty de publier ce rapport accusateur. Le ministère des Affaires étrangères l’a qualifié par avance de "faux, biaisé et antisémite". Pour le ministre Yaïr Lapid, l’organisation a perdu sa respectabilité en relayant les "mensonges diffusés par des organisations terroristes". La secrétaire générale d’Amnesty Agnès Callamard a répondu que ce rapport représente quatre années de travail et que le gouvernement israélien a refusé de répondre aux sollicitations.

Le terme d’apartheid renvoie au régime de ségrégation raciale en vigueur en Afrique du Sud après la Seconde guerre mondiale. Il vise un système institutionnalisé "d’oppression et de domination mis en œuvre par un groupe racial sur un autre". Israël réfute avec force cette accusation depuis qu’elle est formulée par des organisations palestiniennes d’abord, israéliennes et internationales ensuite, et qu'elle fait débat aux Nations unies.

Quatre ans d’enquête

Amnesty International a pris quatre années d’enquête pour étayer son rapport et renforcer le constat déjà posé par B’tselem et Human Rights Watch par exemple. L’organisation observe que depuis la création de l’Etat israélien en 1948, "tous les territoires sous le contrôle d’Israël restent administrés dans le but de favoriser les juifs et juives israéliens aux dépens de la population palestinienne, tandis que les réfugiés palestiniens continuent d’être exclus".

L’enquête relève des " politiques cruelles de ségrégation, de dépossession et d’exclusion" imposées aux Palestiniens. Elle pointe les nombreuses destructions de maisons, les manifestants tués à la frontière de Gaza, les transferts de population, les limitations de déplacement, les discriminations économiques, ou l’impossibilité d’acquérir une nationalité ou citoyenneté. Un exemple concret : pour faire un même trajet, les Palestiniens se retrouveront "coincés pendant des heures aux postes de contrôle ou dans l’attente d’une énième autorisation", tandis que "les citoyens et colons israéliens sont libres de circuler à leur guise".

Discriminations en Israël et hors d’Israël

Pour Amnesty International, ce système d’apartheid concerne aussi bien les Palestiniens vivant des Territoires occupés (Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est) que ceux à l’intérieur des frontières reconnues d’Israël et même les réfugiés empêchés de rentrer dans leur ancien lieu de résidence. "La population palestinienne a été fragmentée géographiquement et politiquement, et elle vit divers degrés de discrimination selon son statut et son lieu de résidence", lit-on dans le rapport.

Israël a adopté en 2018 une nouvelle loi fondamentale définissait Israël comme "l’État-nation du peuple juif". Cette loi institutionnalise la discrimination contre la population palestinienne, même si Philippe Hensman, directeur Amnesty International Belgique, nuance : "il n’y a pas de problème qu’Israël se définisse comme Etat juif et offre un refuge pour tous les juifs du monde. Par contre, si cela se fait au prix d’une discrimination à l’égard des Palestiniens, ce n’est plus acceptable".

Appel à la justice internationale

L’organisation reconnaît les préoccupations légitimes d’Israël en matière de sécurité, mais estime qu’elles ont été mises en œuvre "de manière extrêmement disproportionnée et discriminatoire". "Le gouvernement israélien doit garantir la sécurité de tous ses citoyens", souligne Philippe Hensmans. "Nous avons examiné chacune des mesures à l’aune du critère de sécurité. Objectivement, c’est un autre but qui est recherché : c’est celui d’obtenir le contrôle sur le pays pour les juifs et pas pour les autres groupes raciaux tels qu’ils sont définis dans les lois".

Amnesty International appelle la CPI de La Haye et tous les États prêts à exercer la compétence universelle "afin de traduire en justice les personnes responsables de crimes d’apartheid". De plus, les responsables israéliens les plus impliqués devraient faire l’objet de sanctions ciblées, estime AI.

Plus largement, toute la communauté internationale est appelée à changer son regard sur "la crise des droits humains qui se déroule en Israël et dans les Territoires Palestiniens Occupés".

Embargo sur les armes

L’Organisation demande également la mise en place d’un embargo sur les armes, les munitions et les équipements de maintien de l’ordre "au vu des milliers de Palestiniens tués illégalement par les forces israéliennes". Philippe Hensmans se défend de vouloir désarmer Israël face aux pays et mouvements armés qui le menacent : "Israël est bien armé et a de quoi se défendre. Et il suffit qu’il fasse un pas dans la bonne direction pour que l’embargo puisse sauter". Amnesty a établi une liste de recommandations pour démanteler le système d’apartheid et de discrimination mis en place.

En revanche, l’organisation n’appelle pas appliquer un embargo généralisé contre Israël, tel que voulu par le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions), "parce que nous ne prenons pas position sur les embargos qui peuvent avoir un impact sur la vie quotidienne de milliers, voire de millions de gens", dit Philippe Hensmans.

L’accusation d’antisémitisme

"Je n'aime pas dire que si Israël n'était pas un Etat juif personne chez Amnesty n'oserait s'en prendre à lui, mais je ne vois pas d'autre explication", a commenté le ministre Yaïr Lapid. L'accusation d'antisémitisme faite à Amnesty a été relayée par de nombreuses organisations juives et pro-israéliennes aux Etats-Unis et en Europe.

Le site pro-israélien NGO Monitor, par exemple, qualifie le rapport d’antisémite parce qu’il "nie le droit du peuple juif à l’égalité souveraine et à l’autodétermination". Philippe Hensmans rappelle que son organisation combat tous les actes de racisme, y compris d’antisémitisme, mais que la défense des juifs ne peut se faire au détriment d’autres parties de la population.

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