Tendances Première

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’allaitement

Tendances Première : Les Tribus

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Au fil des siècles, les femmes ont fini par assimiler qu’un bébé doit être nourri au biberon et non au sein. Elles ont progressivement perdu confiance en leurs capacités naturelles d’allaiter. Heureusement, la tendance s’inverse ces dernières années. Aline Schoentjes, sage-femme chez Amala, nous explique tout ce qu’il faut savoir sur l’allaitement !

L’allaitement en public

© Marko Geber / Getty Images

"On les entend à intervalles réguliers sur les réseaux sociaux, ces femmes qui allaitent dans un lieu public et qui se font un peu ou beaucoup vilipender par l’un ou l’autre qui s’érige en gardien d’une certaine moralité. Cachez ce sein que je ne saurais voir, s’exclament ces Tartuffe."

Pourtant, cela ne les choque pas ou plus, un tableau d’une Vierge Marie allaitant un petit Jésus, pas plus des poitrines bien rondes pour vendre à peu près n’importe quel produit.

On dirait qu’ils ont oublié qu’en réalité, la fonction première des seins féminins n’est pas de faire plaisir à son ou sa partenaire, c’est très prosaïquement de nourrir sa progéniture pour assurer la survie de l’espèce.

Et si les seins sont sensibles et que leur stimulation est agréable, c’est probablement plus pour que la femelle soit incitée à nourrir son petit, rappelle Aline Schoentjes.

Au fil des siècles

On a encore du chemin à faire pour que l’allaitement soit quelque chose de 'normal' et banal. Il y a, à cela, de nombreuses explications.

Le concept d’amnésie environnementale générationnelle a été avancé par le psychologue américain Peter Khan. Les humains s’acclimatent de génération en génération à la dégradation de leur environnement, sans vraiment s’en rendre compte.

On assiste à un phénomène similaire pour l’allaitement. Et c’est un processus qui remonte à très loin. Les Grecs et les Romains avaient déjà inventé un tas de fariboles au sujet de l’allaitement.

Ce médecin grec du 1er siècle, par exemple, Soranos, affirme certes que le lait maternel est le meilleur aliment pour les bébés, bon point pour lui, mais que ce n’est pas à la mère de le donner. Parce qu’il faut qu’elle puisse récupérer et reprendre ses devoirs conjugaux. Et qui nourrit l’enfant alors ? Une nourrice qui est payée pour ça et qui, en plus, doit respecter des règles de vie très strictes et surtout ne pas se mettre en colère, pour ne pas faire tourner le lait.

Déjà à l’époque, des femmes des classes laborieuses vendent leurs seins comme elles vendent leur ventre aujourd’hui. Ce même Soranos a aussi inventé le fait qu’il ne fallait pas donner aux bébés le colostrum, le lait des deux premiers jours, mais plutôt de l’eau au miel. Et cette élucubration sans aucun fondement scientifique a perduré dans certaines maternités jusque dans les années 1970 !

On retrouve les nourrices dès le Moyen Âge, avec un système pyramidal qui a perduré dans certaines régions de France jusqu’au début du 20e siècle. Une famille aristocratique confiait volontiers son bébé, pendant deux ou trois ans, à une femme de noblesse inférieure, vivant à la campagne, qui remettait son enfant à une nourrice moins titrée, qui elle-même envoyait son bébé chez une femme plus pauvre, etc. Un vrai commerce pyramidal du lait maternel, où, en bout de compte, la femme la plus pauvre gagnait peu et n’avait souvent pas de quoi nourrir son propre enfant.

Nourrice gardant des enfants en Normandie
Nourrice gardant des enfants en Normandie © API/GAMMA-RAPHO via Getty Images

L’avènement du lait en poudre

Henri Nestlé invente, au milieu du 19e siècle, le lait en poudre, une invention qui va exploser avec la pasteurisation. On peut désormais nourrir des bébés sans passer par un corps humain, féminin en l’occurrence ! Et puis le père ou un tiers peut désormais intervenir dans le nourrissage.

Ce sont les femmes des classes supérieures qui peuvent s’offrir ce lait en poudre, parce qu’il coûte plus cher. On raconte aux femmes des histoires selon lesquelles le lait en poudre, c’est mieux pour le bébé. Toutes les classes sociales y croient, grâce à la publicité qui déboule massivement dans les vies quotidiennes après la Seconde Guerre mondiale. Et ça marche encore très bien dans les pays les moins avancés, avec des conséquences catastrophiques pour les bébés !

Cette évolution tend à nous détacher de plus en plus de nos corps et de ses formidables facultés, au nom d’un soi-disant progrès.

Le féminisme n’a-t-il pas aidé à la défense de l’allaitement ?

En partie seulement. Pour certains courants féministes, le lait en poudre devient le symbole de la libération féminine, la fin de l’allaitement-asservissement. Il permet aussi de se répartir les tâches plus équitablement et, à la femme, de retourner plus rapidement au travail.

Celles qui, aujourd’hui, souhaitent se consacrer un temps à leurs enfants sont presque considérées comme des conservatrices aigries, nostalgiques des trois K, Kinder, Kirche Küche, chers aux idéologies fascistes.

"La situation est évidemment beaucoup plus nuancée. Mais c’est un vrai enjeu de société, dans une société entièrement fondée sur l’économie et la marchandisation, où la santé et l’affectif n’ont de valeur que marchande et où on a de droit à l’existence que si l’on produit, que si l’on est rentable. Mais là aussi, c’est un vaste débat", explique Aline Schoentjes.

La responsabilité des hommes

Il y a aussi la question du sein sexuel ou maternel, de la vierge ou la putain. De tout temps, les hommes ont voulu contrôler l’allaitement, interférer, pour des raisons que psychologues et historiens ont déjà analysées.

Au 18e siècle, dans un Dictionnaire des cas de conscience, on conseillait aux femmes de mettre leur enfant en nourrice, pour satisfaire les besoins de leur mari et lui éviter ainsi de commettre un péché d’adultère.

"Et puis aujourd’hui, un pédopsychiatre, comme Marcel Rufo, ou un pédiatre, comme Aldo Naouri, n’hésitent pas à trouver qu’aussi, la femme doit pouvoir se forcer un petit peu pour satisfaire son conjoint et ne pas surinvestir la maternité", souligne Aline Schoentjes.

© Getty Images

Bien se préparer à l’allaitement

Concrètement, il est important d’abord de commencer à se raconter d’autres histoires.

Des histoires qui racontent que nous, les femmes qui souhaitons allaiter, sommes capables et compétentes, et que nos bébés sont capables et compétents. Car il est vraiment exceptionnel qu’il y ait des impossibilités physiques réelles à l’allaitement. Ce qui ne veut pas dire que ce soit facile pour tout le monde.

Pour découvrir nos compétences naturelles, il est important de se préparer. Et ça, ça commence déjà pendant la grossesse. Car le corps se prépare à allaiter bien avant l’arrivée du bébé.

Comme les futures mamans n’ont plus l’occasion d’observer comment se passent les premiers jours avec un bébé, il faut bien que quelqu’un leur explique ce qui est normal, comment fonctionne un bébé, un corps féminin, ce qui est physiologique ou pas.

La façon de vivre sa grossesse et l’accompagnement pendant l’accouchement jouent aussi un rôle prépondérant dans la mise en place fluide de l’allaitement. C’est un véritable continuum et c’est pour cela qu’il est essentiel de favoriser des naissances les plus physiologiques possibles et d’assurer la continuité des soins pendant la période périnatale.

Explorer nos croyances, nos besoins, nos histoires, nos peurs, bref nos émotions au sujet de l’allaitement est tout aussi important pour pouvoir faire un choix éclairé.

Les points forts à connaître sur l’allaitement

© Tatyana Tomsickova Photography / Getty Images

Aline Schoentjes nous livre de bons conseils :

● Sauf rare exception, vous et votre bébé êtes physiquement faits pour ça.

● Le lait maternel, c’est de l’or liquide pour bébé. Même si on n’en donne que quelques jours, c’est déjà ça !

● L’allaitement, c’est un atout santé formidable pour maman.

● Mais c’est aussi un apprentissage pour maman et pour bébé. Il faut donc se laisser le temps. Et le temps que ça roule, il faut compter environ 4 à 6 semaines. C’est donc une question de patience.

● Les premières 48h sont cruciales : elles vont déterminer la production de prolactine et donc de lait à deux semaines, deux mois et deux ans. Les seins doivent donc être stimulés au moins 8 fois par 24h, 10 à 12 fois étant plutôt la norme. C’est le cycle de production de la prolactine.

S’entourer de personnes convaincues et qui vous soutiennent dans n’importe quel choix que vous fassiez. Plus la maman se sent bien, détendue, soutenue, plus son allaitement a des chances de fonctionner.

L’allaitement ne peut pas faire mal, jamais ! Il peut y avoir de l’inconfort dans les premiers jours, de la douleur pendant une trentaine de secondes à l’amorce de la tétée. Mais ensuite, cela ne peut pas être douloureux. Et c’est principalement la position du bébé qui va être déterminante dans l’absence de douleur.

Le peau-à-peau de deux heures suivant la naissance est devenu quasiment une norme dans la plupart des maternités. Mais il a tout son sens dans les jours et les semaines qui suivent. Cela permet au bébé de retrouver ses points de repère physiques et émotionnels, ce qui va favoriser les apprentissages, mais aussi de réguler sa température, de consommer moins d’énergie et donc d’être plus actif au sein.

La proximité bébé-papa, c’est que du bon aussi. Cela fait baisser la testostérone, augmenter la prolactine et l’ocytocine chez papa, qui se détend, s’attache à son bébé, en prend soin, a un meilleur sommeil.

La proximité bébé-maman, c’est bon pour la production de prolactine, l’hormone de production de lait, et l’ocytocine, l’hormone de lien et de confiance et d’éjection du lait. La prolactine détend, apaise, améliore le sommeil.

Papa ou maman sociale ne donne pas le sein, et c’est tant mieux ! Il y a tellement d’autres choses à faire avec bébé et pour maman, qu’il ou elle a les deux mains déjà bien occupées.

● La famille élargie s’est aujourd’hui réduite à une famille nucléaire, les transmissions ne se sont plus faites entre femmes. La charge du bébé, de ses soins et de son alimentation repose désormais uniquement sur les seuls deux parents. Ne restez pas seule avec vos questions et vos soucis. Appelez bien à temps votre sage-femme ou une consultante en lactation, elles sont là pour vous aider.

● Si vous avez des antécédents médicaux qui pourraient entraîner des difficultés d’allaitement, comme un diabète, un accouchement ou un allaitement précédent difficile, une césarienne programmée, prenez rendez-vous avec une lactologue pendant la grossesse.

● Et enfin, surtout faites ce qui est bon et juste pour vous : allaitez au sein, tirez votre lait et donnez-le au biberon, donnez du lait maternisé. Peu importe, au bout du compte, il vaut mieux une maman détendue qui donne un biberon qu’une maman qui s’épuise en allaitant. L’essentiel est de pouvoir faire un choix éclairé, avec des informations cognitives, justes.

Pour en savoir plus

Allaitement, naturellement : une campagne du SPF Santé publique
Infor-Allaitement
Amala Espace Naissance : des sages-femmes pour la grossesse et l’accouchement

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